Colloque du Samedi 24 Mai 1997 au " Moulin à Paroles " Avignon

(textes mis sur site le 26/11/2000)

 


" La chair est écriture, et l'écriture n'est jamais lue :
elle est toujours encore à lire, à étudier, à chercher, à inventer
"

Hélène Cixous (La venue à l'écriture)


"Argument"

" Introduction " par Simone Molina

Joëlle Fatticcioni : " L'écriture de sable des indiens Navajos "
" Par ces traces de sable posé, apprises et répétées maintes fois au cours d'innombrables générations, c'est toute l'essence de la nation du Dineh qui se transmet à travers les âges.
Ecritures éphémères et pourtant toujours vivantes.
Ecriture, promesse d'une inscription, ou bien, -et aussi- écriture, promesse d'une transmission ? C'est peut-être parce qu'il y a promesse de transmission que la trace de sable suffit; Témoignage d'un solide ancrage identitaire."

Régine Tetrel "Loeuvre comme objet totémique"et les animateurs de l'atelier " Papiers de Soi ":
" D'un côté, il y a l'oeuvre, telle qu'elle est donnée à lire à l'autre, le texte est clos, nu, sans protection. De l'autre il y a l'avant-texte, avec ses ratures, ses erreurs, ses hésitations, ses rajouts. C' est le brouillon..
Doit-on respecter ce qui, dans l'oeuvre, doit rester caché, puisque de l'ordre de l'intime, et non donné à voir par son auteur ? L'herméneutique doit-elle affronter la génétique littéraire? Ces réflexions d'un ordre général s'appliquent-elles aux textes écrits dans notre atelier d'écriture " Papier de Soi ", par des écrivants en expression de souffrance? "

Francine Barois : " Brouillon "

Martine Delille: " Les yeux sur le brouillon "

Marie-Françoise Metras dira comment elle a écrit un texte intitulé
" Après la nuit, je reverrai le jour ", avec l'aide de Serge Roux, animateur de l'atelier d'écriture " Voyage en Lecture ".
Ecrit à partir de ses " carnets de thérapie ", thérapie commencée pour échapper à l'alcoolisme, ce texte témoigne " de son désir d'aider les personnes alcooliques et de celui du plaisir d'écrire : Apprendre, partager, créer, sont les trois mots qui rendent compte du travail d'écriture avec Serge Roux ".

Vincent Mazeran et Silvana O lindoWeber:
" Le corps lésé, comme écriture d'une parole imprésentable "
" D'un corps à corps initial avec la mort psychique, la langue originaire garde des traces incorporées. Dès lors, chaque deuil, chaque peur, court le risque de s'y frayer un rappel mortifère, à moins que la stratégie du moindre mal ne vienne établir la maladie, l'acte répétitif, la fuite en avant, comme mesure de sauvegarde paradoxale"

André Bolsinger:
" Le Witz comme modèle d'écriture narrative "
" Le mot d'esprit (Witz) se présente comme une petite histoire, un récit miniaturisé et exemplaire, peut-être un prototype pour toute forme d'écriture narrative : Récit de cure ou récit autobiographique. "

Simone Molina :
" L'écriture, promesse d'une inscription "


 

ARGUMENT DU COLLOQUE

L'ECRITURE, PROMESSE D'UNE INSCRIPTION ?

L'origine étymologique du mot " Ecriture " (XIème s) renvoie à la matérialité originelle de la plupart des écritures : gravées sur pierre ou incisées. Le mot se rapporte au geste lui-même qui consiste à tracer des caractères. Vers 1250, il signifie " Inscrire d'une manière durable ".
Quant au mot " Inscrire ", il n'apparaît qu'au XIIIème siècle avec un sens précis de " noter des noms sur un registre ",plus particulièrement en terme juridique. En géométrie il signifie, au XVIIème siècle: " Tracer une figure à l'intérieur d'une autre figure ".
On voit là combien l'inscription renvoie au premier chef à la nomination, et à la transmission .
D'où notre question : Quel est le statut de l'écriture au regard de l'inscription d'un sujet dans le langage ?

Les théories courantes sur l'écriture partent d'un double postulat :
1 )Le langage est un système d'expression comme un autre
(gestes ou usage des tambours, par ex)
2)L'écriture n'est pas, en principe, liée au langage.
Contestant ces théories qui ne font de l'écriture " qu'une représentation visuelle et durable du langage ", le psychanalyste Moustapha Safouan, écrit dans son ouvrage " l'inconscient et son scribe " : " L'écriture n'est jamais qu'écriture d'une parole ".

Il apparaît donc que, pour la psychanalyse, les paroles sont à lire, tout autant que les écrits sont à entendre. Entre visible et audible, entre la voix qui fait entendre l'écrit, et l'écriture qui est nécessaire à un repérage des homophonies dans le texte lu, la lettre permet une transmission qui conserve sa part d'énigme. Au delà des sens multiples d'un texte, il s'agit aussi d'interroger la logique qui préside à la production de ce texte.
Car le langage est sens et non-sens tout à la fois. C'est ce à quoi s'est attelé Freud lorsqu'il entreprend l'étude du rêve dont il dit, dans son ouvrage " L'interprétation des rêves " que le rêve est à considérer comme un rébus. Le rêve est cette écriture qui vient d'ailleurs, de cette " Autre scène "

De même qu'il existe un " ombilic du rêve ", ou qu'une psychanalyse ne se réduit pas au " roman familial ", un texte littéraire ne se réduit pas à l'univers de la signification.
Il est un lieu, autre que celui où se déroule la vie du " scribe ", faite des relations qu'il entretient avec ses semblables. II est un lieu, pour l'auteur, ,et pour le lecteur. Il a partie liée avec le temps et avec la perte.

Simone Molina



INTRODUCTION


CHAPITRE 1 : " DE LA TRACE A LA LETTRE "


" Chapitre premier " avons-nous écrit, tant il nous est apparu , lors de la préparation de ces journées, que la métaphore de la création littéraire liée à " l'objet livre " lui-même, pouvait être porteuse d'énigme , et que le premier pas, désigné " Chapitre premier ",
ne pouvait être que promesse à inscrire un autre chapitre .
Aujourd'hui donc, Chapitre un : De la trace à la lettre .

Lors du colloque de Juin 1996 intitulé " Pluralité des langages et singularité de
la parole " , Le Point de Capiton avait mis en travail cette question de " l'écriture " par l'évocation de la pratique des ateliers d'écriture . Nous poursuivrons cette recherche aujourd'hui, puisque deux interventions seront consacrées à diverses expériences d'ateliers d'écriture . La troisième intervention prévue pour la fin d'après-midi ne pourra avoir lieu, Madeleine Laik nous ayant averti de son impossibilité de se rendre à Avignon pour
des raisons familiales.

Puis nous aborderons le champ de la psychanalyse, cet après-midi .
Avec Vincent Mazeran et Silvana O.Weber, Psychanalystes à Montpellier , nous reprendrons le thème freudien de " la trace " à partir d'une réflexion sur les
" sujets somatisants ", laquelle s'appuie sur la théorisation du " Sujet-Limite " . Quel est le statut de la trace dans ces pathologies ?
" La chair est l'écriture, et l'écriture n'est jamais lue : elle est toujours encore à lire,
à étudier, à chercher, à inventer " écrit Hélène Cixous dans " La venue à l'écriture ".
Freud , dans un texte de 1925 intitulé " Note sur le bloc-note magique ", rapporte
la mémoire inconsciente à l'inscription de traces durables que leur effacement de surface
ne fait pas pour autant disparaître .

Mais qu'en est-il de cette théorisation du " Sujet-Limite ", (dont je voudrai dire ici qu'elle fait l'objet d'un séminaire que j'anime à Montfavet dans le Service du Dr Pandelon)

Quant à l'écriture littéraire , elle sera abordée par André Bolzinger, Psychanalyste à Grenoble, sous ses aspects de " trouvailles " à propos du " mot d'esprit " qui fait jouer cette opposition du sens et du non-sens , opposition inhérente au langage ?

René Pandelon, dans un récent séminaire à l'Hôpital de Montfavet, évoquait les liens entre le mot d'esprit et l'humour . " De la mort, je crois, on ne peut s'en sortir qu'en poussant un éclat de rire ", écrit Hélène Cixous . Ecrire permettrait-il de s'assurer d'un dégagement de la pulsion de mort, ou bien plutôt de s'inscrire du côté du vivant alors que la pulsion de mort est à l'oeuvre ?

En l'absence de M. Laik , j'interviendrai également cette après-midi pour aborder cette question : " Le langage ne serait pas le langage s'il n'impliquait pas la possibilité de l'écriture ".
Au delà des sens multiples d'un texte , il s'agit aussi d'interroger la logique qui préside à la production de ce texte. Car le langage est sens et non-sens tout à la fois . C'est ce à quoi s'est attelé Freud lorsqu'il entreprend l'étude du rêve dont il dit, dans son ouvrage " L'interprétation des rêves " que le rêve est à considérer comme un rébus .Le rêve est cette écriture qui vient d'ailleurs, de cette " Autre scène ".

Mais avant de passer la parole à J. Fatticcionni je voudrai dire quelque mots sur la transmission :

" Plutôt que de transmettre ce qu'on invente, il s'agit de transmettre le pouvoir d'inventer ", écrit le psychanalyste Jean David Nasio dans " L'inconscient à venir ". Transmettre le pouvoir d'inventer, est-ce que cela passe aussi par le fait de se risquer à une parole publique, par le fait de s'exposer ? Est-ce que cela implique, pour les personnes qui sont en charge du Point de Capiton de " permettre les conditions d'une parole singulière dans le collectif " ?

Qu'est-ce qu'écrire pour un psychanalyste ? Qu'est-ce qu'il s'agit d'inscrire par et dans le lien social lorsque l'on porte témoignage d'une pratique clinique, d'une réflexion théorique, d'un embarras à transmettre ?

Il m'est donc apparu dans un après-coup, alors que je rédigeais ce travail de présentation pour cette journée, que ce sous-titre " L'écriture, promesse d'une inscription " porte également témoignage de la dynamique même de cette association de " recherches en psychanalyse et dans les disciplines affines ", appelée Point de Capiton, qui vous accueille aujourd'hui.

En effet, depuis la création du Point de Capiton en 1989, ses membres s'attachent à maintenir vivace cet espace comme lieu d'expression d'un désir de savoir.
Pour ce faire: permettre la rencontre de personnes qui, psychanalystes ou non, chacune avec son trajet personnel, apporte une parole subjective. Parler en son nom et s'y risquer, c' est ce qui est proposé aujourd'hui à chaque intervenant et chaque discutant, mais aussi, lors des débats, à ceux et celles qui voudront bien prendre la parole.
Par ailleurs, il nous importe de prendre acte, par ses effets dans le lien social, de ce qui se découvre dans une psychanalyse, à savoir l'émergence d'une parole qui, en faisant coupure avec des répétitions mortifères permet, pour le sujet qui s'y risque, l'invention , qui est toujours invention d'un style.
La levée de certaines inhibitions qui invalidaient le sujet dans son rapport aux autres, témoigne parfois de ce passage effectué dans la cure. Passage du symptôme à la reconnaissance de son désir par le sujet.
Qu'un intervenant prenne la parole en public sur une question qui le préoccupe et lui tient à coeur implique qu'il s'est confronté lui-même à son désir de savoir quelque chose sur cette question qui le taraude.
Mais cela signifie aussi qu'il en attend des échos comme relance à son questionnement . D'où, lors de nos rencontres publiques, 1'importance des débats et de leur densité, non seulement pour les personnes venues écouter , mais aussi pour ceux et celles qui mettent leur discours au risque de notre écoute.


* * * * *


Un des paradoxes de l'écriture est d'avoir été depuis toujours, et dès l'origine , l'apanage du pouvoir , laïque ou religieux, avec le scribe comme instrument . Qu' en est-il des sociétés dites " sans écritures ", sociétés de tradition orale , et quelles sont les conséquences de la mise en contact de ces deux formes de société :celle de l'écrit et celle du verbe ? Joëlle Fatticcioni, Psychologue, nous permettra sans doute de travailler cette question. Elle va tout de suite nous parler de " l'écriture avec le sable " des Indiens Navajos.

S.Molina


LES PEINTURES DE SABLE DES INDIENS NAVAHOS

JOËLLE FATTICCIONI


Quelques repères historiques
Selon les archéologues, des êtres humains vivraient sur le continent américain depuis environ 40 à 50 000 ans.
Selon les uns, ces hommes seraient originaires du continent américain, selon d'autres, ils descendraient de peuples sibériens et mongoloïdes. Selon cette seconde hypothèse, ces peuples auraient migré de la Sibérie via le détroit de Béring, alors asséché par plusieurs glaciations successives, jusqu'en Alaska, puis se seraient répartis sur tout le territoire Américain.
Bien sûr cette migration se serait déroulée sur plusieurs millénaires et les groupes bien que de souches communes et ayant conservés des caractéristiques biologiques et culturelles similaires (mode de vie collective : propriété collective de la terre et des ressources) se seraient peu à peu distingués les uns des autres.
Les Athapascans repérés sur la côte arctique de l'Amérique du Nord se seraient dispersés à la fois vers le Nord Est Canadien, vers la baie d'Hudson et le long de la côte Ouest des Etats-Unis.
Ils se seraient installés pour certains, le long du Rio Colorado, à l'embouchure du Rio Grande, du côté du nouveau Mexique actuel.
Les Apaches, les Navahos, les Lipans seraient issus de ce peuple Athapascan et s'en seraient séparés autour de 900 à 1300 de notre calendrier (Cf. Linguiste Harry Hoïjer = Glottochronologie).
Ceux qui seront nommés " Navaho " se seraient donc installés vers 1500 tout près des Pueblos Hopis et Zunis.
Les Hopis seraient des descendants des Anazasis, on les appelle aussi Fabricants de Paniers car ils excellaient en l'art de la vannerie. Ils seraient dans la région des " four corners " depuis plus de 2000 ans et auraient pratiqué la culture de la courge, du maïs, des haricots, auraient vécus dans des pit-house (maisons à demi-enterrées)
(Céram p.157).
Autour de 500 après J.C. la poterie serait apparue, de plus en plus finement décorée.
Dans les années 700, les premiers pueblos auraient été construits, et n'auraient cessé de se développer jusqu'à une période de très grande sécheresse (1276 -1299 dendrochronologie) qui aurait contraint Hopis et Zunis à partir en nombre.
Quelques pueblos cependant survécurent, ce sont eux, qui accueillirent ceux qui deviendront " Navaho " et très peu de temps après, 1540, les premiers Espagnols en quête de richesses et de nouvelles populations à évangéliser.
Les Navahos, ou le dinèh, le peuple, a appris de ses voisins Hopis plusieurs savoir-faire : poterie, vannerie, tissage, culture agraire et surtout, a fait sien et reformulé à sa manière les mythes Hopis.
De 1540 à 1692, la présence Espagnole est relativement timide et ce malgré la fondation de Santa Fé (1609) qui venait répondre à celles de Jamstown (1607) et de Québec (1608).
Les populations Indiennes et Espagnoles ont donc vécues bon an mal an côte à côte, ce siècle et demi ponctué de " guerres ", d'esclavagisme, de massacres d'indiens et de quelques prêtres, mais d'échanges aussi. Ainsi, les Navahos devinrent pasteurs (moutons, chevaux).
Quelques pueblos sont plus ou moins christianisés et soutiennent les espagnols en guerre contres les Navahos, d'autres groupes, comme celui de Jemez leur envoient leurs filles pour les protéger des Espagnols, et quand en 1692 un certain Pedro de Vargas vient porter un coup définitif dans la conquête de la région, ce sont les Navahos qui recueillent leurs voisins Hopis échappés de la tuerie de Vargas.
La paix avec les Espagnols est précaire, avec les Utes et les Comanches aussi.
Quelques clans Navahos s'éloignent vers le canon de Chelly pour se mettre à l'abri.
Là, ils découvrent des restes de constructions, probablement celle des Anazasis abandonnées 4 siècles plus tôt, ainsi que les parcelles de terres jadis cultivées.
Le dinèh s'y installe, s'y constitue, se construit, s'organise, prospère.
Les Espagnols sont finalement peu envahissants.
Un peu plus tard, un peu plus vers l'est, cependant, la frontière que constituait le Mississippi entre Terres Indiennes et Etats Unis (13 - constitution 1787) est violée par les prospecteurs d'or. Nous sommes en 1849, ils sont nombreux, suivis par l'armée, soutenus par le Gouvernement des Etats Unis.
(en 1848, par le traité de Guadalupe Hidalgo, le Nouveau Mexique est un état des Etats Unis).
C'est le début des guerres Indiennes de l'Ouest. Les Navahos se battent, négocient, sont vaincus et déportés en 1863 à Bosque Redondo à 500 kms de chez eux, c'est la longue marche - beaucoup vont mourir, de froid, de faim, de maltraitement.
Blessé, meurtri, diminué, le dinéh est finalement autorisé en 1868, à se réinstaller sur le territoire des Four Corners, les "4 coins" terre sacrée du Dinéh, terre qui constitue maintenant encore son territoire.
Le bureau des affaires Indiennes impose une organisation et un cadre politique étranger aux Navahos, contraint la scolarisation des enfants en internat dés 1884. Les enfants sont littéralement kidnappés et enfermés dans les internats où ils changent de nom, et n'ont plus le droit de pratiquer leur langue. Ils reçoivent en outre un enseignement religieux chrétien (mormon, presbytérien, catholique).
Même si la nation du Dinéh a su se faire entendre et ainsi pu modifier ces contraintes; il n'en reste pas moins que plusieurs générations d'enfants n'ont pas grandi au milieu de leur famille.
20 % des enfants Navahos parlent actuellement le Navaho.

Le Mythe
Un thème, quand on parle de jazz, c'est un air de musique que l'on aime fredonner.
Le thème en jazz est harmonisé aux accords.
L'improvisation se joue sur les gammes des accords en harmonie.
Ce que l'on appelle la grille, ou le standard, c'est cette suite d'accords qui reste identique chaque fois que le thème est joué.
Et bien, pour le mythe, il me semble que c'est un peu la même chose, il y a un thème, et des règles strictes qui permettent à chacun de le raconter à sa manière en étant toujours dans l'harmonie de ce récit.
Il y eut, le 1° monde celui des insectes fornicateurs. Ils étaient, libellules, fourmis, hannetons, scarabées, escargot, criquets migrateurs.
Ils vivaient sur l'Ile, au centre du 1° monde, baignant dans une teinte rouge. Le jour blanc se levait à l'Est, il devenait bleu au Sud et virait au jaune le soir à l'Ouest. Il y avait quatre créatures divines chacune installée en son point cardinal : monstre de l'eau - héron blanc - grenouille - tonnerre de la montagne blanche.
Tout allait bien jusqu'au moment où les divinités s'aperçurent du comportement délictueux du peuple des insectes : ils forniquaient sans vergogne vivaient dans la luxure et refusaient de les écouter. Ils furent donc chassés. Les insectes s'envolèrent et cherchèrent désespérément une issue dans le ciel. Enfin au 4ème jour, un trou à l'Est leur permit d'atteindre le 2° monde, le monde bleu.
Celui des hirondelles trompées.
Le peuple des hirondelles accueillit celui des insectes avec beaucoup de bonté dans ses maisons qui n'avaient d'entrée que par le toit. Leur amitié dura 23 jours. En effet, le 24 ème jour, le chef hirondelle s'aperçut qu'un insecte avait séduit sa compagne.
Furieux, il somma le peuple des insectes de partir. C'est le vent qui lui indiqua le chemin à prendre : aller vers le Sud, trouver une fente dans le ciel.
Ils accédèrent ainsi au 3ème monde. Il était jaune. C'était celui des sauterelles bafouées.
L'histoire se répète, le peuple des insectes se tient encore bien mal. Il est chassé. Le vent rouge, cette fois le sauve en lui indiquant le passage dans le ciel qui l'amène dans le 4° monde, noir ourlé de blanc ; c'est le monde du peuple sacré.
Ce monde était noir, sans soleil ni lune ni étoile. 4 points blanc très lointains étaient les 4 pics enneigés que les Criquets envoyés en reconnaissance n'avaient pu atteindre. Par contre, ils rencontrèrent en chemin, des hommes, les Kisanis, en train de travailler aux champs. Le peuple des insectes fut émerveillé de voir ces champs de maïs, de courges, de haricots si bien cultivés tout prés des villages. Les hommes Kisanis, invitèrent le peuple des insectes à partager leur vie. Après 2 saisons paisibles, le tonnerre gronda à l'Est et 4 personnages divins, blanc, bleu, jaune et noir vinrent proposer au peuple des insectes de devenir des êtres à leur image, avec des jambes, des pieds, des bras, des mains. Les 4 personnages divins, repartirent en promettant de revenir bientôt. Les insectes étaient fort sales.
Il fallait qu'ils se lavent avant leur retour - 12 jours plus tard, Corps noir et Corps bleu revinrent, et étendirent une 1ère peau de daim sur le sol.
Corps blanc y déposa 2 épis de maïs l'un blanc, l'autre jaune, leurs pointes tournées vers l'Est, ils y glissèrent dessous 2 plumes d'aigles de couleurs correspondantes. Une 2ème peau de daim fut disposée sur l'ensemble.
Le peuple mirage, êtres surnaturels, venus pendant ces préparatifs, se mit à déambuler autour des peaux, alors que Vent blanc de l'Est et Vent jaune de l'Ouest soufflaient entre les 2 peaux. A la fin de la 4 ème déambulation, alors que les plumes d'aigle frémissaient, la 2ème peau fut retirée. Apparurent au lieu de l'épi blanc, 1° Homme, de l'épi jaune, 1° Femme. Il leur fut ordonné de vivre comme mari et femme. Ils eurent 2 jumeaux hermaphrodites, puis un garçon et une fille, tous devinrent adultes très rapidement. A leur tour ils eurent des jumeaux.
Les êtres surnaturels conduisirent 1° Homme, 1° Femme et leurs enfants dans leurs demeures sacrées à l'Est ; ils y restèrent 4 jours. A leur retour, leurs enfants devenus adultes, épousèrent les hommes et les femmes du peuple Mirage, les enfants de cette nouvelle union devenus aussitôt adultes épousèrent les hommes et les femmes du peuple Kisanis et du peuple des Insectes (devenus humains).
Le peuple sacré venait de naître. Il vécut bien sous l'autorité de 2 chefs : 1° homme et le chef des Kisanis. Cependant, une querelle entre 1° Homme et 1° Femme sépara les hommes des femmes durant 4 ans. Certaines eurent des relations sexuelles avec d'autres créatures, puis tout rentra dans l'ordre, la vie reprenait son cours.
Mais un jour accoururent de l'Est, le daim, l'antilope, le dindon, l'aigle, l'écureuil, le colibri, la chauve-souris, .. pendant 3 jours les animaux arrivèrent et envahirent littéralement le peuple sacré. Ce sont les criquets qui donnèrent l'alarme : un flot puissant arrivait et menaçait de les engloutir. Panique. Un vieillard et un beau jeune homme sortirent de la foule et allèrent sur le sommet de la colline. Le vieillard y répandit la terre des montagnes sacrées dans laquelle son fils planta 32 roseaux qui poussèrent aussitôt et formèrent une seule tige, percée d'une entrée à sa base à l'Est.
Etres sacrés, hommes, femmes, enfants, animaux, tous s'y précipitèrent. La tige se mit à grandir, pour atteindre la voûte céleste. Mais il fallait percer ce ciel. Faucon noir, loup, coyote, lynx, s'y essayèrent en vain. Criquet y parvint. Il déboucha sur une île déjà occupée. Les occupants lui proposèrent une épreuve qui lui permettrait s'il la réussissait d'occuper l'île avec ses compagnons. L'épreuve : se transpercer le coeur avec une flèche de vent noir. Le criquet s'y soumit, il survécut. Le peuple sacré était sauvé, blaireau agrandit le passage, (il lui en reste les pattes noires) et tout le monde put enfin accéder au 5ème monde.
Le monde de la surface, le nôtre.
Sur l'île, le peuple sacré issu des insectes, dressa des abris de branchages. Celui des Kisanis, fatigué de ces insectes/humains mal dégrossis, partit vers l'Est.
Corps noir et Corps bleu avaient apporté de la terre et des roches avec lesquelles ils édifièrent les quatre montages sacrées :
- à l'Est, le Mont Blanca
- au Sud, le Mont Taylor
- à l'Ouest, les Pics San Francisco
- au Nord, le Mont Espérus
sur chacun ils installèrent des êtres sacrés.
Le garçon et la fille de cristal à l'Est
Le garçon à la Turquoise et la fille au grain de maïs au Sud
Le garçon maïs blanc, la fille maïs jaune à l'Ouest
Le garçon pollen et la fille sauterelle au Nord.

Puis 1° Homme et 1° Femme fabriquèrent le soleil : un disque de pierre blanche, des rayons de pluie rouge, des éclairs de serpent - et la lune : de cristal, coquilles blanches, feuilles striées d'eau limpide. Beau jeune homme est chargé de déplacer le soleil, vieil homme la lune et pour l'aider dans sa tâche, 1° Homme inventa les étoiles.
Mais voilà que les femmes fécondées dans le 4ème monde mirent au monde des monstres effrayants, menaçants. Le peuple sacré dût fuir, vers l'Est, il s'éparpilla.
Les êtres divins, Corps bleu, Corps noir créèrent comme ils l'avaient fait pour 1° Homme et 1° Femme, 2 femmes. L'une fut nommée Femme changeante, l'autre Femme coquille blanche.
Femme changeante, la terre, fut fécondée par le soleil, Femme coquille blanche par l'eau d'une cascade. Elles accouchèrent ensemble de 2 garçons que l'on appelle Héros jumeaux.
Ils vainquirent les êtres surnaturels qui les avaient éprouvés, retrouvèrent grâce à Femme araignée leur père Soleil, qui voulut bien les reconnaître comme fils.
Avec les merveilleuses armes offertes par leur père Soleil, les Héros jumeaux se mirent en demeure de détruire tous les monstres qui avaient tant effrayé le Peuple Sacré. Ce qu'ils firent. Puis se demandant s'il restait encore des ennemis des hommes, Vent leur dit qu'en effet, il restait la vieillesse, le froid, la faim, etc... Les Héros jumeaux décidèrent de les rencontrer pour pouvoir aviser mais chacun démontra la nécessité de son existence : la vieillesse, parce qu'il faut laisser la place aux jeunes, la faim, parce qu'il faut la connaître pour respecter la nourriture, le froid parce qu'il est bienfaiteur en regard de la chaleur qui dessèche tout, ils en restèrent donc là.
Femme changeante, la terre, construisit une maison pour Soleil à l'Ouest. Elle s'installa également à l'Ouest avec les Héros Jumeaux. Puis Dieu qui parle et Dieu des maisons (ailleurs appelés Corps noir et Corps bleu, blanc, jaune) créèrent comme ils l'avaient déjà fait un garçon et une fille, ils furent confiés à Femme coquillage blanc, puis un autre garçon et une autre fille furent créés.
Les premiers et les seconds engendrèrent le peuple de la surface terrestre. C'était le clan de la maison des sombres falaises (ou maison des tours).
Pendant 13 ans ce clan vécut dans l'espoir et l'interrogation d'une rencontre hypothétique avec d'autres clans ; le vent une nuit leur indiqua des feux dans le lointain, il rencontra un autre clan en 21, ans un 3ème puis un 4ème clan vinrent se joindre à la première communauté - 4 clans celui des sombres falaises, celui de l'Eau amère, celui du Peuple de la boue et enfin le clan Celui qui vous encercle. Le peuple Navaho était né. Il s'enrichit d'autres clans, de solitaires, aussi, Utes, Apache, Zunis et aussi de Kisanis.
Le Dinéh, le peuple, chez lui, en Dinéhtah était installé entre ses 4 montagnes sacrées.


Voici très résumé, un récit de ce mythe. De lui découlent toutes les cérémonies, appelées voies au cours desquelles sont utilisées les peintures de sable, que l'on dit en Navaho iikaah, littéralement traduit par = "L'endroit où les êtres sacrés vont et viennent".
Si le mythe fondateur peut être raconté au gré du locuteur, ou son récit quelque peu influencé par des rencontres avec d'autres peuples, d'autres religions, les mythes qui le constituent eux, sont récités au mot prés, à l'occasion de l'exécution des voies :
Chaque voie est récitée et pratiquée telle qu'elle a été enseignée aux Navahos par un être sacré du 4ème monde, dont l'histoire est racontée dans le mythe fondateur.
Par exemple, la Kinaalda, ou voie de la menstruation, qui est célébrée au moment des 1ères menstrues de chaque jeune fille Navaho, a d'abord été utilisée pour Fleur de pêcher, personnage du 4ème monde, pour accompagner sa métamorphose en Femme qui change. Ensuite Femme qui change l'a enseignée au Dinéh.
De plus, le hataalii sait bien que le pouvoir restaurateur d'une voie est efficient seulement si ses rituels sont strictement et rigoureusement répétés tels qu'ils lui ont été enseignés.
Les voies de guérison se déroulent toutes selon le même schéma, dans un lieu spécifique : un hogan sacré (4 côtés hogan mâle - 7 côtés hogan femelle). Les parents du patient, toute sa famille, ses clans d'origines sont invités à participer à la voie.
Un feu est allumé au début de la cérémonie et sera entretenu jusqu'à son terme.
Il y a d'abord les rites de Bénédiction et purification. Le Hataalii (one who sings. Hoijer) lance sur les poutres du hogan des pincées de maïs blanc (homme) ou jaune (femme).
Le patient et tous ceux qui le souhaitent, sont invités à se purifier par des vomissements provoqués par des infusions de plantes émétiques et par un bain de vapeur dans la hutte à sudation.
Le patient est vigoureusement massé (en particulier la partie de son corps malade) avec les batons de prières, il est enveloppé dans un tissu de yucca tressé, symbolisant l'entrave, que des hommes masqués viendront trancher avec des couteaux de silex - symbolisant la délivrance.
Viennent ensuite les demandes aux êtres sacrés formulées selon les rituels propre à chaque voie.
Le patient est installé sur la peinture de sable. Le hataalii pose ses mains humides sur les figures sacrées représentées en sable puis sur le patient, il s'accompagne de chants et de prières que le patient doit répéter.
Ce déroulement se renouvelle plusieurs jours et nuits avec différentes peintures, différents chants, différents rites.
Au dernier matin, le chant de l'Aube clôture la voie, il se chante tourné vers l'Est.
Tout au long de la cérémonie, la plus proche famille du patient, loge et nourrit tout le groupe présent. C'est d'ailleurs un parent qui a demandé la 1ère consultation, à une femme qui écoute pour une cérémonie de tremblement des mains ou bien de contemplation des étoiles, afin qu'elle établisse un diagnostic, indique les voies de guérisons adéquates et permette à la famille de faire appel aux hataalii qui les pratiquent.
Une voie est donc faite :
- d'actes (courir 3 fois par jour pour la voie de la menstruation par exemple)
- d'ingestion d'infusions de plantes
- de récits
- de chants
- de peintures de sable.
Elle peut durer 2, 3, 5 ou 9 nuits.
La voie de la nuit par exemple dure 9 nuits et nécessite une centaine de peintures.
Ces écritures éphémères, les Navahos, les utilisent dans un double dialogue, une double transmission. Pour l'une, il s'agit d'une adresse faite au êtres sacrés. Pour l'autre, il s'agit d'un dialogue intergénérationnel. Pour la première donc, il y a transmission dans le sens d'une demande, adressée aux êtres sacrés de venir rétablir l'harmonie naturelle rompue, ou bien de venir accompagner les passages importants qui jalonnent l'existence.
La peinture de sable qui, je vous le rappelle se traduit par : "l'endroit où les êtres sacrés vont et viennent" est le lieu de transmission. Elle est le langage très codé que les êtres sacrés entendent, celui que le hataalii sait écrire. Elle s'efface, comme le son des paroles prononcées s'évanouit.
Elle est le lieu de rencontre, le lien fondamental entre l'histoire du peuple Navaho et le peuple actuel.
Elle est ce qui rappelle à chaque participant à la voie dans son échange actuel avec le 4ème monde, la manière dont la mémoire de l'histoire des Navaho s'est inscrite et continue d'inscrire son sceau, son identité au peuple.
Dialogue entre le peuple sacré du 4ème monde et les Navahos du 5ème monde, elles sont aussi objets de dialogue entre les générations dans la transmission des savoirs.
Comment devient-on hataalii ? Il y a plusieurs manières d'en décider. J'ai choisi de vous lire un extrait de l'interview d'un hataalii, membre du conseil consultatif des hataalii de la nation Navaho, -Sam Begay connaît la "voie de l'ennemie" (celle qui a permis a beaucoup de soldats Navaho de surmonter leurs difficultés au retour de la guerre du Vietnam) et la "voie de l'eau" - (noyade). Cet interview a eu lieu en Août 95 à Indian Well.
" En fait, je voulais être un ivrogne, je rêvais d'une maison dont les murs seraient faits de bouteilles de bière, de la bière partout et toutes sortes d'autres boissons aussi. C'était mon rêve !
Non devenir hataalii n'est pas une décision de l'esprit, c'est une réponse à un appel, un peu comme dit la Bible, "la vocation", l'appel, une voix. Cette voix, je l'ai entendue et j'y ai répondu.
J'avais l'habitude tous les matins de courir dans la nature. Un matin -c'était dans la montagne, l'hiver- j'ai entendu ce que vous appelez une "voix". Je l'ai entendue deux fois. Et pour moi, ce fut un tournant. J'avais suivi deux années de catéchisme et j'étais déterminé à devenir chrétien. Mais cet appel a radicalement changé ma vie. Avant, je ne croyais pas à ce que disaient les hataalii, les gens de mon peuple, je leur déclarais "vous vous trompez". Mais tout a changé quand les êtres sacrés m'ont appelé.
Il faut une vie, une vie entière pour devenir hataalii, pour que la sanctification ait lieu. Je n'ai pas choisi, non, non ! Tout cela est venu à moi naturellement. Il n'y a pas non plus de hiérarchie dans les cérémonies, pas de chants plus importants que d'autres. Ce qui importe c'est la manière dont vous croyez. Comment vous croyez. Par exemple, en ce moment, je voudrais apprendre "la voie de la nuit", mais quelque chose, une voix me dit : "attends, attends, pas tout de suite" et je dois tenir compte de cette voix. Car au fond, une seule chose importe vraiment : nous sommes les enfants de la terre et nous sommes les enfants du Ciel aussi. Nous devons apprendre à vivre en harmonie. Tout se résume à ça".
Et, plus loin il continue : "... c'est le malade qui fixe le prix. Une fois j'ai dû faire une voie complète pour vingt dollars, vingt dollars seulement. J'ai accepté. Mon grand-père, de qui j'ai appris, m'a toujours dit : "c'est au patient de déterminer ce qu'il peut payer, pas à toi".
Ce que dit Sam Begay, c'est que la manière dont il a été amené à devenir hataalii n'appartient qu'à lui seul, dans sa relation, au peuple sacré. Il souligne son respect rigoureux des paroles de celui qui l'a enseigné, en l'occurrence, son grand-père.
Il semble d'ailleurs que la transmission se fait beaucoup plus souvent d'une génération vers la 2ème génération après elle : ce sont plus souvent les grands-parents qui enseignent à leurs petits enfants que les parents à leurs enfants. Ce peut être aussi un oncle, une tante (une femme peut devenir hataalii mais il lui est fortement recommandé de ne pas prendre son mari pour maître même si celui-ci est très réputé). L'apprentissage est long, beaucoup de textes non écrits à apprendre par coeur, beaucoup de mélopées aussi, de plantes à connaître pour lesquelles il faut à la fois savoir où les trouver (ce qui suppose de longues marches dans la nature) quand les cueillir, comment les utiliser, quand et à qui les administrer au cours de quelle voie.

Autant de moments de vie partagés où l'apprenti s'imprègne des faits et gestes, des paroles de son maître, de son attitude générale dans la vie, notamment en ce qui concerne la notion de respect : respect de l'ordre naturel en général, ou autrement dit, des plantes, animaux, humains, terre et ciel tous reliés entre eux et qui forment un tout harmonieux.
Cette manière d'appréhender le monde est partagé par l'ensemble du peuple (pas seulement par les hataalii) et encore aujourd'hui, certains Navahos jettent des pincées de pollen de maïs sur le passage d'un animal qu'ils viennent manifestement de déranger. Une manière pour les Navahos de demander des excuses à l'animal.
C'est au creux de ces moments que se nichent tous les héritages insus, non dits mais reconnus, Sam Begay en témoigne.
Et puis bien sûr, il y a l'apprentissage de la technique et des figures des peintures de sables. La maîtrise du geste doit être parfaite, les couleurs et les proportions strictement respectées.
Maîtriser une centaine de ces tableaux pour mener à bien une voie de guérison comme celle de la nuit, nécessite des années de travail de réflexion et d'échange, d'humilité aussi. Il y faut du temps. Là plus qu'ailleurs peut-être, l'importance de la notion de la durée dans le temps est prise en compte, à l'échelle de l'individu mais aussi à celle de son peuple, dans son passé, son présent, son futur.
L'apprenti s'imprègne de ses savoirs jusqu'à ne plus pouvoir exister en dehors d'eux.
Je cite encore Sam Begay.
"Pour avoir une bonne santé, il faut faire preuve de sagesse, avoir une bonne compréhension des choses, il faut savoir. La santé c'est dans la tête, votre tête. Je conduis des cérémonies pour beaucoup de gens, mais je dois continuer à penser à eux après. Je dois les garder dans mes prières et vivre ma vie en conformité avec ce que je prêche.
.... c'est à cette seule condition, ma bonne conduite, que ces gens peuvent avoir une bonne santé. Mais à l'inverse ma réussite dépend d'eux. Eux aussi ont un rôle à jouer. J'ai une responsabilité à leur égard, mais elle ne doit pas faire oublier que les gens sont d'abord responsables d'eux-mêmes, sinon rien ne peut avoir lieu. C'est à chacun individuellement, de se prendre en charge -Tenez, moi-même, je n'attrape jamais froid. Car quand la forêt commence à rafraîchir et que tombe la première neige je pars le matin avec mon sac de pollen et, devant les premières traces de neige au sol, je demande aux êtres sacrés de me reconnaître. Je prends un peu de cette neige et je l'appose sur la plante de mes pieds, sur les genoux, sur mes mains, mon plexus, mon dos, mes épaules, et j'en mets aussi dans ma bouche. Je n'ai jamais de rhume. Celui qui attrape froid n'est peut-être pas en harmonie avec cette nature...".


J'écrivais, écritures éphémères, promesse d'une transmission, c'est peut-être parce qu'il y a promesse de transmission que la trace de sable suffit.
Sans doute l'éphémère de la trace - la peinture de sable- est-elle le signe de l'acceptation d'une perte renouvelable et toujours renouvelée. Mais perte qui n'est acceptée finalement que parce qu'existe un dépositaire (le Hataali) de ce savoir transmis et à transmettre qui vient autrement annuler la perte.
Alors l'écriture peut ne pas être et le sable s'effacer ; une autre mémoire est à l'oeuvre.
Que sont les écrits d'un peuple qui n'existe plus ? Que signifient-ils et pour qui ? Ne peut-on se demander s'ils ne deviennent pas le miroir de celui qui les déchiffre, les reflets d'un présent en quête de lui-même ?
L'éphémère de la peinture de sable et sa transmission offrent à ce présent ce que donc, aussi, il lui faut : une histoire.
Vous avez sans doute noté ces termes prononcés par Sam Begay : " Sanctification, prêcher, bible, vocation, voix entendues, bonne conduite ".
Une langue est vivante parce qu'elle est utilisée dans tous les instants de la vie, elle évolue avec l'évolution des modes de vie, elle impose en retour, une manière de penser le monde et agit en conséquence sur l'évolution de ces modes de vie, c'est un mouvement constant.
Si le langage de Sam Begay est pénétré de ces vocables chrétiens, pour autant la peinture de sable ses rituels et ses mythes associés n'en sont pas dérangés, ils continuent d'occuper pleinement leurs places.
Bien plus peut-être, cette vivacité signifie-t-elle que les emprunts linguistiques de Sam Begay, Hataali, ne sont pas des emprunts à la mystique chrétienne.
Enfin pas encore, doit-on ajouter.
Ils posent aussi la question de la traduction de la langue, l'inexistence d'équivalents linguistiques et conceptuels.
Rappelons-nous Iikaah : " l'endroit où les êtres sacrés vont et viennent ", que nous réduisons à peinture de sable.
Alors chez les Navahos, il me semble qu'encore la trace de sable suffit :
Elle suffit malgré l'installation des Espagnols dès 1540 au Nouveau Mexique.
Elle suffit malgré les guerres indiennes des années 1850 - 1868, les massacres et la déportation.
Elle suffit malgré l'absence au sein du peuple, d'un grand nombre d'enfants kidnappés dès 1890 pour être enfermés en internat ; cette pratique a perduré jusque dans les années 1950/60.
Elle suffit malgré la volonté du gouvernement des Etats Unis en 1953/54 de faire voter la loi de termination qui devait annuler tous les traités signés avec les Nations Indiennes, ce qui a eu pour effet de les faire réagir violemment. Elles se sont mises alors à revendiquer avec plus d'acuité et les moyens ad hoc, le respect total de ces traités.
Elle suffit malgré la stérilisation, à leur insu, de femmes indiennes jeunes jusque dans les années 75.
Elle suffit, malgré la grande misère qui règne actuellement encore dans les réserves indiennes, y compris la réserve Navaho, traînant son cortège de maladies, d'alcoolisme, de délinquance.
Elle suffit pour l'instant, bien qu'il n'y ait plus que 20 % des enfants qui parlent couramment le Navaho.
Elle suffit donc cette écriture éphémère à perpétuer la transmission et témoigne pour ce peuple d'un solide ancrage identitaire.


Pour finir...

Alors que l'écriture est retour sur soi, et concerne de si prés l'être qui écrit, qui s'écrit, les peintures de sable concernent, elles, à l'occasion de chaque voie (cérémonie) le groupe qui se remémore son origine, se rappelle une partie du mythe qui le fonde, se souvient de ce qui l'a conduit là où il se trouve.

....et si l'écrit qui reste est finalement, proposée à tous, la voie qui, toute éphémère, va permettre à l'un, accompagné par tous, de se retrouver.


BIBLIOGRAPHIE
Pour la partie historique ainsi que pour celle qui concerne le mythe , je me suis particulièrement référée aux deux premiers ouvrages cités ci-dessous .
(1991(-CERAM C.W (1972) Le premier américain .La découverte archéologique de l'Amérique du Nord . FAYARD .
-RIEUREYROUT J.L. (1991) .Histoire des Navajos .Une saga indienne,1540-1990 .Albin MICHEL.
-GOODY Jack .(1994) Entre l'oralité et l'écriture . PUF .Coll.Ethnologie .
-GRAUGNARD ,J.F., PATROULLEAU ,E., EIMEO A RAA ,S.(1977) Nations indiennes , Nations souveraines . F.MASPERO.
-GROSSMAN,S.,BAROU , J.P. (1996) .Peintures de sable des indiens Navajos. La voie de la Beauté. ACTES SUD.
-KROEBER ,Théodora .(1968) .Ishi .Testament du dernier indien sauvage de l'Amérique du Nord. PLON ,Terre humaine .
-DELANOE ,N. , ROSTOWSKI , J. (1996) Les indiens dans l'histoire américaine . ARMAND-COLLIN ,Coll.U.
-Terre indienne , un peuple écrasé, une culture retrouvée . AUTREMENT, Série Monde . Mai 1991.


ROMANS

-Tony HILLERMAN
Coyote attend.( 1991), Les clowns sacrés.(1994), La voie du fantôme .(1987), Femme qui écoute .(1998), Le vent sombre .(1982), Là où dansent les morts, etc.... Edition RIVAGE ,Coll. Thriller .
Du même auteur : Le garçon qui inventa la libellule .(Mythe Zunis) . Edition RIVAGE .

- Scott MOMADAY
La maison de l'aube . (1993), Le chemin de la montagne de pluie .(1995),
L'enfant des temps oubliés .(1997) Ed. Du ROCHER . Coll. Nuage Rouge .

-Louis OWEN
Le chant du loup. (1996) . Ed. Albin MICHEL.


L'ŒUVRE COMME OBJET TOTEMIQUE

Docteur Régine TETREL
Atelier " Papiers de Soi "
CHS Montfavet 4


Le Prétexte de mon propos m'est venu de la lecture d'un article paru dans le Monde littéraire du 14-02-97, où un généticien littéraire (Pierre-Marc De Biasi) répondait à un herméneute Laurent Jenny qui avait écrit un article accusant sa confrérie le 20-12-96, dans le même journal.

Il semble donc qu'une guerre soit déclarée entre les chercheurs en génétique littéraire, et les critiques littéraires.

Les premiers s'acharnent sur les parties cachées de l'œuvre, les seconds sur l'œuvre publiée.

Alors, je me suis demandé de quel côté, ombre ou lumière (soleil) se trouvait le repas totémique, et où était notre place à nous, soignants, face aux écrivants de l'atelier, avons-nous droit, nous aussi, à ces agapes

De quel côté se situe notre fonction thérapeutique : dans la lettre ou dans le geste ?

Alors pour essayer de répondre à ces questions, je vous invite à partager ce repas.

EN HORS D'ŒUVRE

Je vais vous présenter les généticiens littéraires et leur travail.
La génétique littéraire, existe officiellement en France depuis 1950. Date de la création au CNRS de l'ITEM (Institut des Textes Et Manuscrits Modernes).

Mais la curiosité de la genèse d'une œuvre existait bien avant, dans les années 1920 par exemple, les textes de Zola ont été soumis à la question.
Leurs sujets d'étude, ce sont les brouillons, les avant. Textes des écrivains célèbres, décédés.

Il s'agit d'un travail laïque, scientifique, logique, profane, qui s'intéresse à la genèse du texte, d'une phrase, sans tenir compte du tout de son auteur ni du sens, c'est une archéologie de l'écriture, étudiant les ratures, les rajouts, les annotations en marge, les petits dessins, les gestes, ceci, dans le but aseptisé de répondre à trois ordres de questions dont les réponses prétendaient à une certaine généralité en matière de production textuelle.

Voici ces trois questions :

* Comment un projet mental devient-il texture verbale ?
* Comment une séquence de mots se transforme-t-elle en phrases puis en unité textuelle ?
* Comment une unité textuelle se transforme-t-elle à travers reformulations, paraphrases, ajouts, suppression, en une autre unité textuelle ?

" Ce triple questionnement, représente en réalité le principe de toute analyse linguistique de production textuelle. Seule la variation de réponses permettra d'accéder à la spécificité de chaque processus et de dégager des régularités. "
Pour être un bon écrivain, existe-t-il une logique scientifique à la création littéraire ?
Pourra-t-on jamais capter le processus de pensée des maîtres ?
Que fera-t-on de leurs doutes, de leurs hésitations, de leurs esthétismes perfectionnistes.

Cette dévoration de la partie cachée de l'œuvre, très obsessionnelle, semble relever d'une recherche de la Vérité absolue, c'est la négation de la part identitaire de l'écrivain qui, elle, relève de l'incertitude.
C'est une recherche forcenée de ce qui manque aux non-créateurs : l'avènement de l'imaginaire.
Seraient-ils tous des Jean-Baptiste Grenouille ? On peut voir ou imaginer quelque chose de morbide dans leur violence conceptuelle.
Pourtant, sans eux, nous ignorerions beaucoup de choses, et en particulier que les critiques peuvent se tromper dans leur analyse de certaines œuvres.

Par exemple, dans "A la recherche du temps perdu" Proust, dans son 15ème manuscrit (sa 15ème mouture) commençait ainsi :

" J'étais couché depuis une heure environ, le jour n'avait pas encore tracé cette ligne blanche… "
Mais ce que nous pouvons lire dans la 16ème version enfin publiée, cette phrase célèbre qu'on peut lire sur certains tee-shirts :
" Longtemps, je me suis couché de bonne heure ".

On a également découvert que la ponctuation des livres de Proust n'était pas celle de ses manuscrits qui en comportaient très peu.
Mais nous savons aussi que Proust ne voulait pas qu'on aille fouiller dans ses affaires.
Ont été étudiés ainsi les manuscrits brouillons de Stendahl, Kafka, Balzac, Ponge, Perec, Joyce… et Flaubert.

Ce dernier était un besogneux, il noircissait des milliers de pages avant d'achever un texte. Il pouvait passer cinq jours sur une page et pouvait rester vingt heures de suite à sa table de travail.
En 1984, Michel Butor disait de lui :
" Mais qu'a-t-il ainsi à griffonner, barbouiller, raturer, recopier toute la journée…

Alors les généticiens littéraires :
- charognards ou archéologues ?
- chirurgiens ou éventreurs de l'illusion maternelle ?
(c'est à dire de la toute puissance de la langue)

Ces enfants intrussifs ressembleraient-ils à ces "très primitifs" qui ne faisaient pas le lien entre l'acte sexuel et la "pro-création".
A ce stade de la magie maternelle, l'objet totémique ne peut être servi en repas, on ne se mange pas soi-même. Mélanie Klein ne disait-elle pas que le découpage était antérieur au totémisme.
Le hors d'œuvre est pétri de langue maternelle, les brouillons seraient-ils "confusions" avec la mère ?
Le désossement de cet objet totémique qu'est le livre renverrait-il à la puissance fécondante du St Esprit ?
Le païen engendrerait-il le sacré inéluctablement ?
Cette fonction logique d'aborder les brouillons apparaît intentionnelle, conceptuelle, elle distingue et nuit dans le champ du conscient, elle traduit la toute-puissance des idées.

Démystifiées les écritures vont-elles engendrer des "ROMANS-CLONES" ? à la fécondation désexualisée ? Sommes-nous en train de déterrer les morts, pour rendre plus vivante l'hypertrophie de l'instinct social groupal ? Quels géniteurs se cachent derrière les généticiens ?

Sans doute des "pro-ducteurs" et " re-pro-ducteurs ".

Les mères brouillons donneraient-elles des enfants parfaits ?


L'ŒUVRE = Plat de consistance

" Re-ssusciter " la partie du travail, c'est, éthymologiquement parlant, la remettre en mouvement pour cheminer jusqu'à l'œuvre finale qui va être le véritable objet totémique donné en pâture, en plein jour, à la confrérie sociale, c'est à dire à la horde des lecteurs.
Le texte est clos, immobile, gelé, stoppé, projeté symboliquement par des pages de garde.
Il est reconnu par son père et il porte un nom.
Nulle trace du temps chronologique de la gestation qui a permis sa naissance.

J. Pickler en 1899 cité par Freud dans Totem et Talon page 128 disait "La nomination du totem (la plus part du temps un animal) pour les sociétés primitives, avait besoin d'être fixée par une écriture pour faire état de permanence, c'est à dire, d'immortalité ".
Totem moderne, la parution du livre signe la fin de la répétition, la sortie du chaos.
" Elle est le résultat d'un deuil réussi, le lecteur, par identification à l'auteur, se sentira rétabli et enrichi .

Nous en avons fait l'expérience. Ce qui est donné à voir, masque bien le travail antérieur.
Les critiques littéraires, qu'ils soient Philosophes, Psychanalystes, Journalistes, Sociologues de formation, s'alimentent tous de l'être de l'autre.
Véritables carnivores, ils vont soit assassiner l'œuvre ou, au contraire la défier.
De toute façon, la seule manière de s'approprier l'œuvre, c'est d'en trouver le sens.
A la fois juges et interprètes, les huménentes s'intéressent aux théories de l'inspiration, ils se font un plaisir de dévorer l'œuvre pour se délecter de ses symboles.
Plutôt sur le mode hystérique, la distance qu'ils prennent avec l'œuvre est plus ou moins importante.

A l'époque, où je rédigeais des fiches de lecture pour les manuscrits d'Actes Sud, je distinguais trois notions :

le style, le fond, la forme.

Pour qu'un roman passe la barrière de la publication, il faut que ces trois critères réunis produisent un effet de surprise chez le plus grand nombre de lecteurs.
Cet effet " universel du manque originaire " explique la valeur des mythes.
Le livre totem porte en lui une fonction mythique où apparaît l'imaginaire créateur de symboles ; cette fonction plonge dans l'inconscient individuel.

Dans l'encyclopédie Larousse (page 363) Paul Ricoeur définit le mythe comme :
"un récit traditionnel qui rapporte des événements arrivés à l'origine des temps et qui est destiné à fonder l'action rituelle des hommes d'aujourd'hui et de manière générale à instituer toutes les formes d'action et de pensée par lesquelles l'homme se situe dans son monde.
Fixant les actions rituelles significatives il fait connaître, quand disparaît sa dimension étiologique, sa portée exploratoire et apparaît dans sa fonction symbolique c'est à dire dans le pourvu qu'il a de dévoiler le lion de l'homme à son sacré".
Pour retrouver le sens des mythes il faut remonter au delà de l'étape de leur fixation et de leur conceptualisation, qui sont déjà effet d'une réflexion rationalisante.
Il s'agit donc de retrouver l'expérience vive collective, tragique qui s'est donné son 1er langage : celui des symboles, de l'écriture délivrée de sa gangue mythologique, véritable message qui donne à penser, antérieur au livre et aux brouillons.


A l'âge de la science et de la technique, le mythe n'est plus dans le coup pour expliquer l'origine des choses.

On voudrait nous faire évoluer vers une démythologisation, mais cela ne saurait durer car nous portons tous en nous ses racines qui puisent leurs forces dans nos angoisses d'anéantissement.


Mais que les herméneutes se rassurent, ils risquent fort de gagner cette guerre, avec l'ère de l'informatique, les généticiens littéraires vont bientôt manquer de pré-textes.

Les écrivains sont de plus en plus nombreux à écrire directement sur ordinateur.

Ils peuvent ainsi tout à leur guise couper, effacer, corriger, reprendre, intercaler, sans laisser aucunes traces.

Le disque dur ne garde pas en mémoire les erreurs, les ratures ne sont pas possibles.

L'écran met l'écriture à distance du regard.

Le geste est le même quelque soit la lettre : on pointe du doigt, et ce geste est le même pour le point " final ".

Quand l'écrivain veut commencer à écrire, (peut-on parler encore d'écriture ?) il allume son écran, et un MENU apparaît … grâce à une carte mère sans laquelle il ne saurait y avoir inscription sur le " disque dur ".

A Montfavet, nous n'en sommes pas encore là !

Si l'Atelier possède un ordinateur c'est pour retranscrire les manuscrits " au propre " afin de " mâcher " le travail de l'imprimeur…

Je viens d'apprendre que les écrivains avaient maintenant à leur disposition, un nouveau logiciel, leur permettant de conserver la trace de leurs corrections… mais sans les ratures…
SALADE de mots sur papiers de soi(e)

Dans ces deux camps dont je viens de vous parler, de toute évidence, il ne s'agit pas de soignants. Les uns s'occupent de ressusciter des morts, les autres d'enterrer les vivants.
A. Artaud aurait sûrement, pour les 1er qu'ils jouent avec les excréments, les restes… c'est peut-être pour cela qu'à ma connaissance, ils ne se sont pas encore penchés sur ses " hors-d'œuvres "…. A l'Atelier qu'avons-nous à voir avec eux ?

Ce que nous avons de commun avec eux, c'est le mouvement ! " Ca bouge au-dessous des textes ".
Partir du geste, c'est la dynamique de la découverte, ce processus de " chercher-trouver " ou ne pas trouver d'ailleurs, anime soignants-soignés, tous impliqués dans le processus d'inspiration, d'écriture et de lecture.
Nous essayons, au travers des exercices classiques d'Atelier d'Ecriture (il n'y en a pas de spécifiques pour les malades mentaux) donc, nous essayons de trouver ou d'associer des mots qui provoqueraient chez certains, un " effet de surprise ". Pour que cela agisse, cela suppose la notion d'un manque antérieur et cela implique nécessairement la répétition, qui, comme une drogue, viendrait stimuler l'imaginaire.
Travailler sur l'écriture signifie la notion d'accès au symbolique, donc un travail sur le deuil.

Or, la plupart de nos patients n'ont pas accès à ce registre. Tout le rôle joué par l'écriture vient à la fois du cadre sécurisant, du groupe qui vient le renforcer, et du geste grave qui brode la page ce sont les motifs (ce qui est en œuvre dans la répétition brouillon), ils font d'un homme, un écrivain, et sont de l'ordre de l'inconscient.
Les pré-textes cachent toujours plus ou moins consciemment les motivations profondes. Il en est de même pour nous autres soignants dans notre choix de travailler dans cet atelier. Nous nous plaçons dans la position de ceux qui font écrire des personnes qui, seules, soit, n'auraient pas l'idée d'écrire, soit pas l'idée de faire lire ce qu'elles ont écrit.

Nous sommes, par nos désirs, des suppléants paternels, remplissant le cercle troué maternant du groupe, de la langue maternelle, pour que le sens donné à ces expressions écrites fassent lien social dans son émergence hors les murs.

Pour Lacan " La mère baigne dans le langage, et le père articule le langage ".

Fernando Pesoa disait : " J'ai écrit comme une mère berçant son enfant mort ".
Depuis cinq ans qu'existe notre Atelier d'Ecriture, à notre connaissance, deux de ses membres sont à ce jour décédés. Nous avons gardé leurs " brouillons " bien sûr. L'une d'eux, une jeune femme de 22 ans, avait écrit, 3 jours avant sa mort :

Quand la vie a fini de jouer
l'on voi pense au mystère
car il n'y a plus de viue sur terre
car je quitte la terre
y a t'il dieu le paradi
Tous ça ne ma pas étais dis
la vie les fleurs fleurs les champ de blé
mais ce ci va nous quitter
quelle plaisir de ne plus avoir
a regarder le feu la guerre
des enfants inocent qui quitte la terre,
qui vivent la misère par la faute
d'adultes qui vive de pense à l'intolérance en permanence


Si nous avions regardé ce texte de plus près, aurions-nous pu prévenir ce qui est arrivé ? Nous appartient-il de découvrir les motifs des pré-textes ?
Nos armoires commencent à renfermer une certaine quantité de manuscrits d'auteurs vivants, qu'en faisons-nous ? Loin de nous la moindre critique, la moindre interprétation, le moindre jugement, la moindre diffusion.

Notre objectif, c'est d'amener des personnes en souffrance à s'exprimer sans soucis d'orthographe ou de grammaire. Nous voulons laisser la libre pensée se frayer un chemin et ainsi délivrer un savoir méconnu, tout en partageant un vécu.

La dynamique du groupe fait qu'un jour, aux travers des consignes, émerge un projet de " mise en œuvre ". Les brouillons concernés sont alors assemblés, un choix de " qualité supposée " se fait de notre part ; nous essayons toujours de solliciter le désir et l'accord de leurs auteurs.

Parfois nous leur demandons de " re-travailler " leurs textes, pour reformuler une phrase, un mot, mais pour eux, c'est une démarche difficile.
Nous préférons donc souvent choisir les " 1ers jets " heureux. Les re-lier, leur donner un sens, tel est notre but.
Ensuite, pour la publication nous leur demandons, à eux ou à leurs tuteurs, une autorisation écrite, ainsi que la manière dont ils veulent signer. C'est le moment de la reconnaissance : Nom et Prénom
Prénom - Initiales ?

Pour l'instant, personne n'a voulu signer sous un pseudonyme, ou le nom d'un autre.

Pour le titre du recueil, bien souvent, dans le système officiel, c'est l'Editeur qui le détermine, si possible avec l'accord de l'auteur. Celui-ci est choisi en fonction d'intérêts économiques, il doit attirer l'acheteur, tout en restant singulier.

Nous avons donc, nous aussi, à jouer ce rôle puisque nous sommes à la fois co-auteurs et éditeurs des œuvres.
Nous pensons que pour ce que l'Ecriture ait une fonction de soins, il faut faire sortir les textes des murs pour qu'ils se mélangent à d'autres voix et qu'ils aient leur place dans nos bibliothèques, d'où l'attention que nous portons à leur présentation.
Ceci est nécessaire à l'effet thérapeutique d'ordre narcissique qui inclut le plaisir, la projection et l'effet de miroir. C'est ce plaisir qui permet le moment de la séparation.
Il arrive qu'en son absence, le patient refuse de lire, déchire sa feuille, ou la jette dans la poubelle. E. JABES ne disait-il pas : " La révolte c'est une page froissée dans la corbeille ? "
Par le geste, l'écriture est une technique nécessitant concentration, maîtrise des pulsions, et état de présence. C'est cette inscription dans un temps présent corporel qui permet le plaisir et met à distance la souffrance passée et le statut de " malade ".
Le geste peut ainsi, grâce au sens qu'on lui donne passer de la destruction à la construction puis de la construction à la sublimation.

Nous devons vous signaler que trois de nos participants ont pu, seuls, sans aucune aide de notre part, affirmer leur singularité sur un plan local ou national.

La première a exposé dans un lieu public de sa ville, ses poèmes. Elle a eu les honneurs de la presse. Actuellement elle suit, avec succès semble-t-il ses études.


La deuxième a publié son œuvre poétique à ses frais. Elle ne ressent plus la nécessité de venir à l'Atelier.

Le troisième a été lauréat d'un concours national d'écriture en Automne dernier. Il a pu aller passer trois jours à Paris, accompagné d'une IDE pour la remise des prix à la Bibliothèque Nationale.

- Que fais-tu?
- Je cherche à passer le fil dans l'aiguille, et à filer à l'anglaise, puisque c'est la langue universelle. Ainsi habillé à la mode, style bon chic bon genre avec un look très british, très cosy et bien cousu, un peu dandy avec un Q I plafonnant à 120, les cheveux au vent, le petit doigt en l'air et l'air un peu con, euh conforme au temps comme dirait le dicton. Je serais paré à affronter toutes intempéries, intempestif, pestiféré grandiloquent et moyennant et monnayant ma place parmi les grands, j'espère être bien vu et surtout bien à l'aise dans mes vêtements.
C'est à ce moment là qu'on entend un cri déchirant.
Laiguille est allée se planter sur son doigt et une gouttelette de sang est tombée sur ses pantalons.
Trépignant sur ses talons, au bord de la crise de mère de boeuf, le beauf à l'air d'un nabot descendant d'un escabeau, se sentant ridiculement petit dans ces vêtements trop voyants.
L'autre, l'oeil ricanant dans son dédoublement, essaie de le rassurer en lui taillant, à grands coups de ciseaux, un short ajusté à sont tempérament.

GUY GENNARDI


DESSERT

Contrairement à ces messieurs de la littérature, notre rôle modeste, non médiatisé, est continu. Nous accompagnons l'œuvre de sa génèse brouillon à sa naissance en plein jour.

Nous aimerions participer à lever le tabou de la représentation sociale et familiale de la folie.

Nous pensons que la tentative désespérée d'échapper à la souffrance autophage de la psychose, a droit à une inscription sociale qui ferait le lien entre l'être et le par-être.

Le terme, mot de la fin d'une grossesse, n'est-il pas aussi une naissance ? Re-naître - re-lier.
Termes sacrés de la trace du sujet qui se voudrait immortel, voici ce qu'à écrit un patient sur la trace :

J'ai laissé une trace de mois dans l'esprit de ceux que j'ai rencontrés, j'ai choqué les mémoires de ceux qui ont voulu m'oublier. j'ai gardé en moi une trace de toi quand je n'avais plus de toit. J'ai écrit à l'encre débile des mots qui s'effacent.

J'ai suivi des idées, des envies tortueuses qui ne m'ont pas mené(es), mais mes traces persistent pour qui voudrait me suivre vers des sentiers inconnus.

La trace n'est que l'expérience de qui la crée, comme un enfant qu'on n'aurait pas voulu.

Elle se déploie au monde pour qui sait la découvrir et la décrypter.

Parfois, les mots sont dans la bouche comme des bonbons…


P. S. : Je viens d'apprendre que le sujet de l'agrégation de Philosophie de cette année (qui a eu lieu le mois dernier) était : Vérité et Mythes.

BIBLIOGRAPHIE


- Totem et Tabou Freud
- Revues : Génésis 1-92 " ITEM "
Génésis 2-92 " Manuscrits Poétiques "
Génésis 5-94 " Hypertexte "
Génésis 6-94 " Enjeux critiques c/o J.M. Place
Edition du CNRS -
1) L'écriture et ses doubles - Génèse et variation Textuelles 1991
2) Carnets d'écrivains n° 1 1990
3) De la lettre au livre 1989
4) Le Manuscrit inachevé 1986
5) Génèse de Babel, Joyce et la création 1985
6) La génèse du texte

- Le Monde de l'Education, de la culture, de la formation -
" Cent fois sur le métier " Fabrice Hervieu Mars 1997
- Le Monde littéraire - 20 Décembre 1996
14 Février 1997
" Les désarrois de l'herméneute " page XII
- Art et Folie - Centre d'étude et d'expression 1994-1995
- Sublimation - Les sentiers de la création c/o TCHOU 1994
- René Pandelon - " Psychose et création plastique "
Doctorat en Psychopathologie Sept 1992 Aix-Marseille 1
- Cadoux bernard - Revue Entreprises n° 16 Octobre 1989
Psychologie Médicale 1991 23 Octobre
" Un petit commerce d'écriture " pages 1155-1162
- Derrida Jacques - " L'écriture et la différence " Edition Points
- Encyclopédie Larousse
- Michel de M'Uzan " de l'Art à la Mort " de Gallimard
Critique génétique cahier n° 1 c/o L'Hamattan 1991



BROUILLON

MAI 97 Francine BAROIS


Dans l'avant, je ne suis rien encore, réel-irréel conjugués.

Autour de la longue table de bois, des gens, puis, le "pendant" se matérialise, les mains se crispent dans l' appréhension / la préhension de l' outil stylo. Les regards changent, les yeux se fixent, s'éloignent, se ferment, pétillent, acceptent ou se refusent : dévirginateur de vierge feuille, le stylo hésite, caresse, violente, effleure ou bien assène.

Il peut être outrage ou réparation, lien ou séparation, le geste d'écrire devient écriture. le vide se fait plein qu'aèrent les déliés. Je nais, je suis, j'existe, raturés de soupirs, gribouillés d'émotions, je m'entre-parenthèse et m'espace afin que la douleur ou la joie puisse trouver sa place.

Les mots me subordonnent pour me coordonner, parfois je me sens pris en faute quand "saintaxe" me refuse la grâce, alors je me barre, je prends la fuite, je dérive vers la marge en re/créatifs gribouillages. Echappée de courte durée, le fléchage me ramène à la ligne inachevée.

D'autres fois je me noircis de mots jusqu'à l'ivresse, j'erre dans un dédale de crochets, de rajouts, je bégaie de pointillés, mes rires comme des virgules circulent, s'exclament et griffent le silence. J'astérixe mes frustrations et surligne mes sublimations.

Unique et multiple pourvoyeur de voyelles, j'hachure mes démons de coupables innocences , j'essuie sur le papier mon diarrhéique verbiage ou je couvre de croix mes deuils inassouvis.
J'exhume mes mots pour mes maux redoutant qu'on ne m'enterre sous une pile de feuilles.

Une pause, de cendre ou de tache de café, je réajuste mes circonflexes qui me laissent perplexe, j'allège du stylo, ne ressent plus rien, je suis là avorté, aux regards délivrés, infini, je suis là déchiré d'imperfection ou froissé de solitude, je me plisse d'amertume.

Je revêts maints costumes, éclairés parfois d'une écriture ampoulée qui me fait majuscule, je peux jaillir en jet, vif, rapide, sans possible retour, définitif, mais aussi rimer sans raison ma déprime déraison, ou encore versifier jusqu'à l'aversion, jusqu'à la version finale.

Certains jours je m'entiche d'acrostiches exilant la ponctuation, frénétique et volubile, je m'exclame dans la précipitation et reste soudain en suspension car l'indicible exil du ne vouloir pas être lu.

D'autres instants j'entre en guillemet, religieusement chaque mot est peuplé, repeuplé conjurant mon désert.

Je pointille de trémas mes cursives chaotiques, je me délivre gravement de mes aigus quand le point final me terrifie, alors je m'auréole de larmes, me lacère d'angoisse, me ponctue d'interrogations quand le recto se refuse au verso, épuisé, de guerre lasse je me rebiffe ou m'apostrophe puis somnole en chemise; surtout n'être pas lettres mortes, n'être pas l'oublié, je mature blotti dans mes ratures, en suspension de ce regard qui me recrée patiemment ou violemment, inlassablement. Ce regard qui me retrace


 

POUR L'APRES

LES YEUX SUR LE BROUILLON
Martine DELILLE

L'atelier d'écriture c'est le "Royaume du Brouillon". "Des morceaux choisis ont été tirés de ces Brouillons pour être édités.
Brouillons de culture, courts brouillons, Brouillons de 11 H, difficiles à digérer, des qui terminent en queue de poisson, ceux qui ont des senteurs de goûter "du quatre heures", des gratinés, des bains-marie, des "Aïgo-Boulido"...."Avé l'assent"!!
Certains sont clairs et limpides, d'autres plus épais, certains servis brûlants, d'autres glacés.
Il en est des doux, des épicés, des rustiques, des raffinés. Certains demandent une longue préparation, d'autres préparés au dernier moment.
Ils offrent une variété infinie de saveurs.
Faire un "bon brouillon" ne demande pas de qualités particulières mais s'élabore par besoin, nécessité, appétit gourmandise pour des gourmets de l'écriture.
Ingrédients et ustensiles confondus c'est dans la solitude de la feuille déjà blanchie, que vous prendrez le risque de "prendre un brouillon"

- Quand vous aurez bien saisi les consignes, plongez-les dans une marinade à base d'imagination.
- Durée de Macération : selon l'objet, l'exercice.
- Sélectionner, attendrir les pensées selon la saveur recherchée. Faire chauffer.
- Conseil Pratique : éviter de mettre à l'étouffée.
- Aux premiers frémissements, incorporez peu à peu votre julienne de mots.
- Vous obtiendrez rapidement des phrases en crépine.
- N'oubliez pas de bien les tourner, malgré votre attachement au fond.
- Mettre autant de rajouts en papillote que vous pensez n&eac