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Colloque du Samedi 24 Mai 1997 au " Moulin à
Paroles " Avignon

(textes
mis sur site le 26/11/2000)
" La chair est écriture,
et l'écriture n'est jamais lue :
elle est toujours encore à lire, à étudier,
à chercher, à inventer "
Hélène Cixous (La venue à l'écriture)
"Argument"
" Introduction
" par Simone Molina
Joëlle Fatticcioni : "
L'écriture de sable des indiens Navajos "
" Par ces traces de sable posé, apprises et
répétées maintes fois au cours d'innombrables
générations, c'est toute l'essence de la
nation du Dineh qui se transmet à travers les âges.
Ecritures éphémères et pourtant toujours
vivantes.
Ecriture, promesse d'une inscription, ou bien, -et aussi-
écriture, promesse d'une transmission ? C'est peut-être
parce qu'il y a promesse de transmission que la trace
de sable suffit; Témoignage d'un solide ancrage
identitaire."
Régine Tetrel "Loeuvre
comme objet totémique"et les animateurs
de l'atelier " Papiers de Soi ":
" D'un côté, il y a l'oeuvre, telle
qu'elle est donnée à lire à l'autre,
le texte est clos, nu, sans protection. De l'autre il
y a l'avant-texte, avec ses ratures, ses erreurs, ses
hésitations, ses rajouts. C' est le brouillon..
Doit-on respecter ce qui, dans l'oeuvre, doit rester caché,
puisque de l'ordre de l'intime, et non donné à
voir par son auteur ? L'herméneutique doit-elle
affronter la génétique littéraire?
Ces réflexions d'un ordre général
s'appliquent-elles aux textes écrits dans notre
atelier d'écriture " Papier de Soi ",
par des écrivants en expression de souffrance?
"
Francine Barois : "
Brouillon "
Martine Delille: "
Les yeux sur le brouillon "
Marie-Françoise Metras dira comment
elle a écrit un texte intitulé
" Après la nuit, je reverrai
le jour ", avec l'aide de Serge Roux, animateur
de l'atelier d'écriture " Voyage en Lecture
".
Ecrit à partir de ses " carnets de thérapie
", thérapie commencée pour échapper
à l'alcoolisme, ce texte témoigne "
de son désir d'aider les personnes alcooliques
et de celui du plaisir d'écrire : Apprendre, partager,
créer, sont les trois mots qui rendent compte du
travail d'écriture avec Serge Roux ".
Vincent Mazeran et Silvana O lindoWeber:
" Le corps lésé,
comme écriture d'une parole imprésentable
"
" D'un corps à corps initial avec la mort
psychique, la langue originaire garde des traces incorporées.
Dès lors, chaque deuil, chaque peur, court le risque
de s'y frayer un rappel mortifère, à moins
que la stratégie du moindre mal ne vienne établir
la maladie, l'acte répétitif, la fuite en
avant, comme mesure de sauvegarde paradoxale"
André Bolsinger:
" Le Witz comme modèle d'écriture
narrative "
" Le mot d'esprit (Witz) se présente comme
une petite histoire, un récit miniaturisé
et exemplaire, peut-être un prototype pour toute
forme d'écriture narrative : Récit de cure
ou récit autobiographique. "
Simone Molina :
" L'écriture, promesse
d'une inscription "
ARGUMENT
DU COLLOQUE
L'ECRITURE, PROMESSE
D'UNE INSCRIPTION ?
L'origine étymologique du mot "
Ecriture " (XIème s) renvoie à la matérialité
originelle de la plupart des écritures : gravées
sur pierre ou incisées. Le mot se rapporte au geste
lui-même qui consiste à tracer des caractères.
Vers 1250, il signifie " Inscrire d'une manière
durable ".
Quant au mot " Inscrire ", il n'apparaît
qu'au XIIIème siècle avec un sens précis
de " noter des noms sur un registre ",plus particulièrement
en terme juridique. En géométrie il signifie,
au XVIIème siècle: " Tracer une figure
à l'intérieur d'une autre figure ".
On voit là combien l'inscription renvoie au premier
chef à la nomination, et à la transmission
.
D'où notre question : Quel est le statut de l'écriture
au regard de l'inscription d'un sujet dans le langage
?
Les théories courantes sur l'écriture
partent d'un double postulat :
1 )Le langage est un système d'expression comme
un autre
(gestes ou usage des tambours, par ex)
2)L'écriture n'est pas, en principe, liée
au langage.
Contestant ces théories qui ne font de l'écriture
" qu'une représentation visuelle et durable
du langage ", le psychanalyste Moustapha Safouan,
écrit dans son ouvrage " l'inconscient et
son scribe " : " L'écriture n'est jamais
qu'écriture d'une parole ".
Il apparaît donc que, pour la psychanalyse,
les paroles sont à lire, tout autant que les écrits
sont à entendre. Entre visible et audible, entre
la voix qui fait entendre l'écrit, et l'écriture
qui est nécessaire à un repérage
des homophonies dans le texte lu, la lettre permet une
transmission qui conserve sa part d'énigme. Au
delà des sens multiples d'un texte, il s'agit aussi
d'interroger la logique qui préside à la
production de ce texte.
Car le langage est sens et non-sens tout à la fois.
C'est ce à quoi s'est attelé Freud lorsqu'il
entreprend l'étude du rêve dont il dit, dans
son ouvrage " L'interprétation des rêves
" que le rêve est à considérer
comme un rébus. Le rêve est cette écriture
qui vient d'ailleurs, de cette " Autre scène
"
De même qu'il existe un " ombilic
du rêve ", ou qu'une psychanalyse ne se réduit
pas au " roman familial ", un texte littéraire
ne se réduit pas à l'univers de la signification.
Il est un lieu, autre que celui où se déroule
la vie du " scribe ", faite des relations qu'il
entretient avec ses semblables. II est un lieu, pour l'auteur,
,et pour le lecteur. Il a partie liée avec le temps
et avec la perte.
Simone Molina
INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : " DE LA TRACE A LA LETTRE "
" Chapitre premier " avons-nous écrit,
tant il nous est apparu , lors de la préparation
de ces journées, que la métaphore de la
création littéraire liée à
" l'objet livre " lui-même, pouvait être
porteuse d'énigme , et que le premier pas, désigné
" Chapitre premier ",
ne pouvait être que promesse à inscrire un
autre chapitre .
Aujourd'hui donc, Chapitre un : De la trace à la
lettre .
Lors du colloque de Juin 1996 intitulé
" Pluralité des langages et singularité
de
la parole " , Le Point de Capiton avait mis en travail
cette question de " l'écriture " par
l'évocation de la pratique des ateliers d'écriture
. Nous poursuivrons cette recherche aujourd'hui, puisque
deux interventions seront consacrées à diverses
expériences d'ateliers d'écriture . La troisième
intervention prévue pour la fin d'après-midi
ne pourra avoir lieu, Madeleine Laik nous ayant averti
de son impossibilité de se rendre à Avignon
pour
des raisons familiales.
Puis nous aborderons le champ de la psychanalyse,
cet après-midi .
Avec Vincent Mazeran et Silvana O.Weber, Psychanalystes
à Montpellier , nous reprendrons le thème
freudien de " la trace " à partir d'une
réflexion sur les
" sujets somatisants ", laquelle s'appuie sur
la théorisation du " Sujet-Limite " .
Quel est le statut de la trace dans ces pathologies ?
" La chair est l'écriture, et l'écriture
n'est jamais lue : elle est toujours encore à lire,
à étudier, à chercher, à inventer
" écrit Hélène Cixous dans "
La venue à l'écriture ".
Freud , dans un texte de 1925 intitulé " Note
sur le bloc-note magique ", rapporte
la mémoire inconsciente à l'inscription
de traces durables que leur effacement de surface
ne fait pas pour autant disparaître .
Mais qu'en est-il de cette théorisation
du " Sujet-Limite ", (dont je voudrai dire ici
qu'elle fait l'objet d'un séminaire que j'anime
à Montfavet dans le Service du Dr Pandelon)
Quant à l'écriture littéraire
, elle sera abordée par André Bolzinger,
Psychanalyste à Grenoble, sous ses aspects de "
trouvailles " à propos du " mot d'esprit
" qui fait jouer cette opposition du sens et du non-sens
, opposition inhérente au langage ?
René Pandelon, dans un récent
séminaire à l'Hôpital de Montfavet,
évoquait les liens entre le mot d'esprit et l'humour
. " De la mort, je crois, on ne peut s'en sortir
qu'en poussant un éclat de rire ", écrit
Hélène Cixous . Ecrire permettrait-il de
s'assurer d'un dégagement de la pulsion de mort,
ou bien plutôt de s'inscrire du côté
du vivant alors que la pulsion de mort est à l'oeuvre
?
En l'absence de M. Laik , j'interviendrai
également cette après-midi pour aborder
cette question : " Le langage ne serait pas le langage
s'il n'impliquait pas la possibilité de l'écriture
".
Au delà des sens multiples d'un texte , il s'agit
aussi d'interroger la logique qui préside à
la production de ce texte. Car le langage est sens et
non-sens tout à la fois . C'est ce à quoi
s'est attelé Freud lorsqu'il entreprend l'étude
du rêve dont il dit, dans son ouvrage " L'interprétation
des rêves " que le rêve est à
considérer comme un rébus .Le rêve
est cette écriture qui vient d'ailleurs, de cette
" Autre scène ".
Mais avant de passer la parole à
J. Fatticcionni je voudrai dire quelque mots sur la transmission
:
" Plutôt que de transmettre ce
qu'on invente, il s'agit de transmettre le pouvoir d'inventer
", écrit le psychanalyste Jean David Nasio
dans " L'inconscient à venir ". Transmettre
le pouvoir d'inventer, est-ce que cela passe aussi par
le fait de se risquer à une parole publique, par
le fait de s'exposer ? Est-ce que cela implique, pour
les personnes qui sont en charge du Point de Capiton de
" permettre les conditions d'une parole singulière
dans le collectif " ?
Qu'est-ce qu'écrire pour un psychanalyste
? Qu'est-ce qu'il s'agit d'inscrire par et dans le lien
social lorsque l'on porte témoignage d'une pratique
clinique, d'une réflexion théorique, d'un
embarras à transmettre ?
Il m'est donc apparu dans un après-coup,
alors que je rédigeais ce travail de présentation
pour cette journée, que ce sous-titre " L'écriture,
promesse d'une inscription " porte également
témoignage de la dynamique même de cette
association de " recherches en psychanalyse et dans
les disciplines affines ", appelée Point de
Capiton, qui vous accueille aujourd'hui.
En effet, depuis la création du Point
de Capiton en 1989, ses membres s'attachent à maintenir
vivace cet espace comme lieu d'expression d'un désir
de savoir.
Pour ce faire: permettre la rencontre de personnes qui,
psychanalystes ou non, chacune avec son trajet personnel,
apporte une parole subjective. Parler en son nom et s'y
risquer, c' est ce qui est proposé aujourd'hui
à chaque intervenant et chaque discutant, mais
aussi, lors des débats, à ceux et celles
qui voudront bien prendre la parole.
Par ailleurs, il nous importe de prendre acte, par ses
effets dans le lien social, de ce qui se découvre
dans une psychanalyse, à savoir l'émergence
d'une parole qui, en faisant coupure avec des répétitions
mortifères permet, pour le sujet qui s'y risque,
l'invention , qui est toujours invention d'un style.
La levée de certaines inhibitions qui invalidaient
le sujet dans son rapport aux autres, témoigne
parfois de ce passage effectué dans la cure. Passage
du symptôme à la reconnaissance de son désir
par le sujet.
Qu'un intervenant prenne la parole en public sur une question
qui le préoccupe et lui tient à coeur implique
qu'il s'est confronté lui-même à son
désir de savoir quelque chose sur cette question
qui le taraude.
Mais cela signifie aussi qu'il en attend des échos
comme relance à son questionnement . D'où,
lors de nos rencontres publiques, 1'importance des débats
et de leur densité, non seulement pour les personnes
venues écouter , mais aussi pour ceux et celles
qui mettent leur discours au risque de notre écoute.
* * * * *
Un des paradoxes de l'écriture est d'avoir été
depuis toujours, et dès l'origine , l'apanage du
pouvoir , laïque ou religieux, avec le scribe comme
instrument . Qu' en est-il des sociétés
dites " sans écritures ", sociétés
de tradition orale , et quelles sont les conséquences
de la mise en contact de ces deux formes de société
:celle de l'écrit et celle du verbe ? Joëlle
Fatticcioni, Psychologue, nous permettra sans doute de
travailler cette question. Elle va tout de suite nous
parler de " l'écriture avec le sable "
des Indiens Navajos.
S.Molina
LES
PEINTURES DE SABLE DES INDIENS NAVAHOS
JOËLLE FATTICCIONI
Quelques repères historiques
Selon les archéologues, des êtres humains
vivraient sur le continent américain depuis environ
40 à 50 000 ans.
Selon les uns, ces hommes seraient originaires du continent
américain, selon d'autres, ils descendraient de
peuples sibériens et mongoloïdes. Selon cette
seconde hypothèse, ces peuples auraient migré
de la Sibérie via le détroit de Béring,
alors asséché par plusieurs glaciations
successives, jusqu'en Alaska, puis se seraient répartis
sur tout le territoire Américain.
Bien sûr cette migration se serait déroulée
sur plusieurs millénaires et les groupes bien que
de souches communes et ayant conservés des caractéristiques
biologiques et culturelles similaires (mode de vie collective
: propriété collective de la terre et des
ressources) se seraient peu à peu distingués
les uns des autres.
Les Athapascans repérés sur la côte
arctique de l'Amérique du Nord se seraient dispersés
à la fois vers le Nord Est Canadien, vers la baie
d'Hudson et le long de la côte Ouest des Etats-Unis.
Ils se seraient installés pour certains, le long
du Rio Colorado, à l'embouchure du Rio Grande,
du côté du nouveau Mexique actuel.
Les Apaches, les Navahos, les Lipans seraient issus de
ce peuple Athapascan et s'en seraient séparés
autour de 900 à 1300 de notre calendrier (Cf. Linguiste
Harry Hoïjer = Glottochronologie).
Ceux qui seront nommés " Navaho " se
seraient donc installés vers 1500 tout près
des Pueblos Hopis et Zunis.
Les Hopis seraient des descendants des Anazasis, on les
appelle aussi Fabricants de Paniers car ils excellaient
en l'art de la vannerie. Ils seraient dans la région
des " four corners " depuis plus de 2000 ans
et auraient pratiqué la culture de la courge, du
maïs, des haricots, auraient vécus dans des
pit-house (maisons à demi-enterrées)
(Céram p.157).
Autour de 500 après J.C. la poterie serait apparue,
de plus en plus finement décorée.
Dans les années 700, les premiers pueblos auraient
été construits, et n'auraient cessé
de se développer jusqu'à une période
de très grande sécheresse (1276 -1299 dendrochronologie)
qui aurait contraint Hopis et Zunis à partir en
nombre.
Quelques pueblos cependant survécurent, ce sont
eux, qui accueillirent ceux qui deviendront " Navaho
" et très peu de temps après, 1540,
les premiers Espagnols en quête de richesses et
de nouvelles populations à évangéliser.
Les Navahos, ou le dinèh, le peuple, a appris de
ses voisins Hopis plusieurs savoir-faire : poterie, vannerie,
tissage, culture agraire et surtout, a fait sien et reformulé
à sa manière les mythes Hopis.
De 1540 à 1692, la présence Espagnole est
relativement timide et ce malgré la fondation de
Santa Fé (1609) qui venait répondre à
celles de Jamstown (1607) et de Québec (1608).
Les populations Indiennes et Espagnoles ont donc vécues
bon an mal an côte à côte, ce siècle
et demi ponctué de " guerres ", d'esclavagisme,
de massacres d'indiens et de quelques prêtres, mais
d'échanges aussi. Ainsi, les Navahos devinrent
pasteurs (moutons, chevaux).
Quelques pueblos sont plus ou moins christianisés
et soutiennent les espagnols en guerre contres les Navahos,
d'autres groupes, comme celui de Jemez leur envoient leurs
filles pour les protéger des Espagnols, et quand
en 1692 un certain Pedro de Vargas vient porter un coup
définitif dans la conquête de la région,
ce sont les Navahos qui recueillent leurs voisins Hopis
échappés de la tuerie de Vargas.
La paix avec les Espagnols est précaire, avec les
Utes et les Comanches aussi.
Quelques clans Navahos s'éloignent vers le canon
de Chelly pour se mettre à l'abri.
Là, ils découvrent des restes de constructions,
probablement celle des Anazasis abandonnées 4 siècles
plus tôt, ainsi que les parcelles de terres jadis
cultivées.
Le dinèh s'y installe, s'y constitue, se construit,
s'organise, prospère.
Les Espagnols sont finalement peu envahissants.
Un peu plus tard, un peu plus vers l'est, cependant, la
frontière que constituait le Mississippi entre
Terres Indiennes et Etats Unis (13 - constitution 1787)
est violée par les prospecteurs d'or. Nous sommes
en 1849, ils sont nombreux, suivis par l'armée,
soutenus par le Gouvernement des Etats Unis.
(en 1848, par le traité de Guadalupe Hidalgo, le
Nouveau Mexique est un état des Etats Unis).
C'est le début des guerres Indiennes de l'Ouest.
Les Navahos se battent, négocient, sont vaincus
et déportés en 1863 à Bosque Redondo
à 500 kms de chez eux, c'est la longue marche -
beaucoup vont mourir, de froid, de faim, de maltraitement.
Blessé, meurtri, diminué, le dinéh
est finalement autorisé en 1868, à se réinstaller
sur le territoire des Four Corners, les "4 coins"
terre sacrée du Dinéh, terre qui constitue
maintenant encore son territoire.
Le bureau des affaires Indiennes impose une organisation
et un cadre politique étranger aux Navahos, contraint
la scolarisation des enfants en internat dés 1884.
Les enfants sont littéralement kidnappés
et enfermés dans les internats où ils changent
de nom, et n'ont plus le droit de pratiquer leur langue.
Ils reçoivent en outre un enseignement religieux
chrétien (mormon, presbytérien, catholique).
Même si la nation du Dinéh a su se faire
entendre et ainsi pu modifier ces contraintes; il n'en
reste pas moins que plusieurs générations
d'enfants n'ont pas grandi au milieu de leur famille.
20 % des enfants Navahos parlent actuellement le Navaho.
Le Mythe
Un thème, quand on parle de jazz, c'est un air
de musique que l'on aime fredonner.
Le thème en jazz est harmonisé aux accords.
L'improvisation se joue sur les gammes des accords en
harmonie.
Ce que l'on appelle la grille, ou le standard, c'est cette
suite d'accords qui reste identique chaque fois que le
thème est joué.
Et bien, pour le mythe, il me semble que c'est un peu
la même chose, il y a un thème, et des règles
strictes qui permettent à chacun de le raconter
à sa manière en étant toujours dans
l'harmonie de ce récit.
Il y eut, le 1° monde celui des insectes fornicateurs.
Ils étaient, libellules, fourmis, hannetons, scarabées,
escargot, criquets migrateurs.
Ils vivaient sur l'Ile, au centre du 1° monde, baignant
dans une teinte rouge. Le jour blanc se levait à
l'Est, il devenait bleu au Sud et virait au jaune le soir
à l'Ouest. Il y avait quatre créatures divines
chacune installée en son point cardinal : monstre
de l'eau - héron blanc - grenouille - tonnerre
de la montagne blanche.
Tout allait bien jusqu'au moment où les divinités
s'aperçurent du comportement délictueux
du peuple des insectes : ils forniquaient sans vergogne
vivaient dans la luxure et refusaient de les écouter.
Ils furent donc chassés. Les insectes s'envolèrent
et cherchèrent désespérément
une issue dans le ciel. Enfin au 4ème jour, un
trou à l'Est leur permit d'atteindre le 2°
monde, le monde bleu.
Celui des hirondelles trompées.
Le peuple des hirondelles accueillit celui des insectes
avec beaucoup de bonté dans ses maisons qui n'avaient
d'entrée que par le toit. Leur amitié dura
23 jours. En effet, le 24 ème jour, le chef hirondelle
s'aperçut qu'un insecte avait séduit sa
compagne.
Furieux, il somma le peuple des insectes de partir. C'est
le vent qui lui indiqua le chemin à prendre : aller
vers le Sud, trouver une fente dans le ciel.
Ils accédèrent ainsi au 3ème monde.
Il était jaune. C'était celui des sauterelles
bafouées.
L'histoire se répète, le peuple des insectes
se tient encore bien mal. Il est chassé. Le vent
rouge, cette fois le sauve en lui indiquant le passage
dans le ciel qui l'amène dans le 4° monde,
noir ourlé de blanc ; c'est le monde du peuple
sacré.
Ce monde était noir, sans soleil ni lune ni étoile.
4 points blanc très lointains étaient les
4 pics enneigés que les Criquets envoyés
en reconnaissance n'avaient pu atteindre. Par contre,
ils rencontrèrent en chemin, des hommes, les Kisanis,
en train de travailler aux champs. Le peuple des insectes
fut émerveillé de voir ces champs de maïs,
de courges, de haricots si bien cultivés tout prés
des villages. Les hommes Kisanis, invitèrent le
peuple des insectes à partager leur vie. Après
2 saisons paisibles, le tonnerre gronda à l'Est
et 4 personnages divins, blanc, bleu, jaune et noir vinrent
proposer au peuple des insectes de devenir des êtres
à leur image, avec des jambes, des pieds, des bras,
des mains. Les 4 personnages divins, repartirent en promettant
de revenir bientôt. Les insectes étaient
fort sales.
Il fallait qu'ils se lavent avant leur retour - 12 jours
plus tard, Corps noir et Corps bleu revinrent, et étendirent
une 1ère peau de daim sur le sol.
Corps blanc y déposa 2 épis de maïs
l'un blanc, l'autre jaune, leurs pointes tournées
vers l'Est, ils y glissèrent dessous 2 plumes d'aigles
de couleurs correspondantes. Une 2ème peau de daim
fut disposée sur l'ensemble.
Le peuple mirage, êtres surnaturels, venus pendant
ces préparatifs, se mit à déambuler
autour des peaux, alors que Vent blanc de l'Est et Vent
jaune de l'Ouest soufflaient entre les 2 peaux. A la fin
de la 4 ème déambulation, alors que les
plumes d'aigle frémissaient, la 2ème peau
fut retirée. Apparurent au lieu de l'épi
blanc, 1° Homme, de l'épi jaune, 1° Femme.
Il leur fut ordonné de vivre comme mari et femme.
Ils eurent 2 jumeaux hermaphrodites, puis un garçon
et une fille, tous devinrent adultes très rapidement.
A leur tour ils eurent des jumeaux.
Les êtres surnaturels conduisirent 1° Homme,
1° Femme et leurs enfants dans leurs demeures sacrées
à l'Est ; ils y restèrent 4 jours. A leur
retour, leurs enfants devenus adultes, épousèrent
les hommes et les femmes du peuple Mirage, les enfants
de cette nouvelle union devenus aussitôt adultes
épousèrent les hommes et les femmes du peuple
Kisanis et du peuple des Insectes (devenus humains).
Le peuple sacré venait de naître. Il vécut
bien sous l'autorité de 2 chefs : 1° homme
et le chef des Kisanis. Cependant, une querelle entre
1° Homme et 1° Femme sépara les hommes
des femmes durant 4 ans. Certaines eurent des relations
sexuelles avec d'autres créatures, puis tout rentra
dans l'ordre, la vie reprenait son cours.
Mais un jour accoururent de l'Est, le daim, l'antilope,
le dindon, l'aigle, l'écureuil, le colibri, la
chauve-souris, .. pendant 3 jours les animaux arrivèrent
et envahirent littéralement le peuple sacré.
Ce sont les criquets qui donnèrent l'alarme : un
flot puissant arrivait et menaçait de les engloutir.
Panique. Un vieillard et un beau jeune homme sortirent
de la foule et allèrent sur le sommet de la colline.
Le vieillard y répandit la terre des montagnes
sacrées dans laquelle son fils planta 32 roseaux
qui poussèrent aussitôt et formèrent
une seule tige, percée d'une entrée à
sa base à l'Est.
Etres sacrés, hommes, femmes, enfants, animaux,
tous s'y précipitèrent. La tige se mit à
grandir, pour atteindre la voûte céleste.
Mais il fallait percer ce ciel. Faucon noir, loup, coyote,
lynx, s'y essayèrent en vain. Criquet y parvint.
Il déboucha sur une île déjà
occupée. Les occupants lui proposèrent une
épreuve qui lui permettrait s'il la réussissait
d'occuper l'île avec ses compagnons. L'épreuve
: se transpercer le coeur avec une flèche de vent
noir. Le criquet s'y soumit, il survécut. Le peuple
sacré était sauvé, blaireau agrandit
le passage, (il lui en reste les pattes noires) et tout
le monde put enfin accéder au 5ème monde.
Le monde de la surface, le nôtre.
Sur l'île, le peuple sacré issu des insectes,
dressa des abris de branchages. Celui des Kisanis, fatigué
de ces insectes/humains mal dégrossis, partit vers
l'Est.
Corps noir et Corps bleu avaient apporté de la
terre et des roches avec lesquelles ils édifièrent
les quatre montages sacrées :
- à l'Est, le Mont Blanca
- au Sud, le Mont Taylor
- à l'Ouest, les Pics San Francisco
- au Nord, le Mont Espérus
sur chacun ils installèrent des êtres sacrés.
Le garçon et la fille de cristal à l'Est
Le garçon à la Turquoise et la fille au
grain de maïs au Sud
Le garçon maïs blanc, la fille maïs jaune
à l'Ouest
Le garçon pollen et la fille sauterelle au Nord.
Puis 1° Homme et 1° Femme fabriquèrent
le soleil : un disque de pierre blanche, des rayons de
pluie rouge, des éclairs de serpent - et la lune
: de cristal, coquilles blanches, feuilles striées
d'eau limpide. Beau jeune homme est chargé de déplacer
le soleil, vieil homme la lune et pour l'aider dans sa
tâche, 1° Homme inventa les étoiles.
Mais voilà que les femmes fécondées
dans le 4ème monde mirent au monde des monstres
effrayants, menaçants. Le peuple sacré dût
fuir, vers l'Est, il s'éparpilla.
Les êtres divins, Corps bleu, Corps noir créèrent
comme ils l'avaient fait pour 1° Homme et 1° Femme,
2 femmes. L'une fut nommée Femme changeante, l'autre
Femme coquille blanche.
Femme changeante, la terre, fut fécondée
par le soleil, Femme coquille blanche par l'eau d'une
cascade. Elles accouchèrent ensemble de 2 garçons
que l'on appelle Héros jumeaux.
Ils vainquirent les êtres surnaturels qui les avaient
éprouvés, retrouvèrent grâce
à Femme araignée leur père Soleil,
qui voulut bien les reconnaître comme fils.
Avec les merveilleuses armes offertes par leur père
Soleil, les Héros jumeaux se mirent en demeure
de détruire tous les monstres qui avaient tant
effrayé le Peuple Sacré. Ce qu'ils firent.
Puis se demandant s'il restait encore des ennemis des
hommes, Vent leur dit qu'en effet, il restait la vieillesse,
le froid, la faim, etc... Les Héros jumeaux décidèrent
de les rencontrer pour pouvoir aviser mais chacun démontra
la nécessité de son existence : la vieillesse,
parce qu'il faut laisser la place aux jeunes, la faim,
parce qu'il faut la connaître pour respecter la
nourriture, le froid parce qu'il est bienfaiteur en regard
de la chaleur qui dessèche tout, ils en restèrent
donc là.
Femme changeante, la terre, construisit une maison pour
Soleil à l'Ouest. Elle s'installa également
à l'Ouest avec les Héros Jumeaux. Puis Dieu
qui parle et Dieu des maisons (ailleurs appelés
Corps noir et Corps bleu, blanc, jaune) créèrent
comme ils l'avaient déjà fait un garçon
et une fille, ils furent confiés à Femme
coquillage blanc, puis un autre garçon et une autre
fille furent créés.
Les premiers et les seconds engendrèrent le peuple
de la surface terrestre. C'était le clan de la
maison des sombres falaises (ou maison des tours).
Pendant 13 ans ce clan vécut dans l'espoir et l'interrogation
d'une rencontre hypothétique avec d'autres clans
; le vent une nuit leur indiqua des feux dans le lointain,
il rencontra un autre clan en 21, ans un 3ème puis
un 4ème clan vinrent se joindre à la première
communauté - 4 clans celui des sombres falaises,
celui de l'Eau amère, celui du Peuple de la boue
et enfin le clan Celui qui vous encercle. Le peuple Navaho
était né. Il s'enrichit d'autres clans,
de solitaires, aussi, Utes, Apache, Zunis et aussi de
Kisanis.
Le Dinéh, le peuple, chez lui, en Dinéhtah
était installé entre ses 4 montagnes sacrées.
Voici très résumé, un récit
de ce mythe. De lui découlent toutes les cérémonies,
appelées voies au cours desquelles sont utilisées
les peintures de sable, que l'on dit en Navaho iikaah,
littéralement traduit par = "L'endroit où
les êtres sacrés vont et viennent".
Si le mythe fondateur peut être raconté au
gré du locuteur, ou son récit quelque peu
influencé par des rencontres avec d'autres peuples,
d'autres religions, les mythes qui le constituent eux,
sont récités au mot prés, à
l'occasion de l'exécution des voies :
Chaque voie est récitée et pratiquée
telle qu'elle a été enseignée aux
Navahos par un être sacré du 4ème
monde, dont l'histoire est racontée dans le mythe
fondateur.
Par exemple, la Kinaalda, ou voie de la menstruation,
qui est célébrée au moment des 1ères
menstrues de chaque jeune fille Navaho, a d'abord été
utilisée pour Fleur de pêcher, personnage
du 4ème monde, pour accompagner sa métamorphose
en Femme qui change. Ensuite Femme qui change l'a enseignée
au Dinéh.
De plus, le hataalii sait bien que le pouvoir restaurateur
d'une voie est efficient seulement si ses rituels sont
strictement et rigoureusement répétés
tels qu'ils lui ont été enseignés.
Les voies de guérison se déroulent toutes
selon le même schéma, dans un lieu spécifique
: un hogan sacré (4 côtés hogan mâle
- 7 côtés hogan femelle). Les parents du
patient, toute sa famille, ses clans d'origines sont invités
à participer à la voie.
Un feu est allumé au début de la cérémonie
et sera entretenu jusqu'à son terme.
Il y a d'abord les rites de Bénédiction
et purification. Le Hataalii (one who sings. Hoijer) lance
sur les poutres du hogan des pincées de maïs
blanc (homme) ou jaune (femme).
Le patient et tous ceux qui le souhaitent, sont invités
à se purifier par des vomissements provoqués
par des infusions de plantes émétiques et
par un bain de vapeur dans la hutte à sudation.
Le patient est vigoureusement massé (en particulier
la partie de son corps malade) avec les batons de prières,
il est enveloppé dans un tissu de yucca tressé,
symbolisant l'entrave, que des hommes masqués viendront
trancher avec des couteaux de silex - symbolisant la délivrance.
Viennent ensuite les demandes aux êtres sacrés
formulées selon les rituels propre à chaque
voie.
Le patient est installé sur la peinture de sable.
Le hataalii pose ses mains humides sur les figures sacrées
représentées en sable puis sur le patient,
il s'accompagne de chants et de prières que le
patient doit répéter.
Ce déroulement se renouvelle plusieurs jours et
nuits avec différentes peintures, différents
chants, différents rites.
Au dernier matin, le chant de l'Aube clôture la
voie, il se chante tourné vers l'Est.
Tout au long de la cérémonie, la plus proche
famille du patient, loge et nourrit tout le groupe présent.
C'est d'ailleurs un parent qui a demandé la 1ère
consultation, à une femme qui écoute pour
une cérémonie de tremblement des mains ou
bien de contemplation des étoiles, afin qu'elle
établisse un diagnostic, indique les voies de guérisons
adéquates et permette à la famille de faire
appel aux hataalii qui les pratiquent.
Une voie est donc faite :
- d'actes (courir 3 fois par jour pour la voie de la menstruation
par exemple)
- d'ingestion d'infusions de plantes
- de récits
- de chants
- de peintures de sable.
Elle peut durer 2, 3, 5 ou 9 nuits.
La voie de la nuit par exemple dure 9 nuits et nécessite
une centaine de peintures.
Ces écritures éphémères, les
Navahos, les utilisent dans un double dialogue, une double
transmission. Pour l'une, il s'agit d'une adresse faite
au êtres sacrés. Pour l'autre, il s'agit
d'un dialogue intergénérationnel. Pour la
première donc, il y a transmission dans le sens
d'une demande, adressée aux êtres sacrés
de venir rétablir l'harmonie naturelle rompue,
ou bien de venir accompagner les passages importants qui
jalonnent l'existence.
La peinture de sable qui, je vous le rappelle se traduit
par : "l'endroit où les êtres sacrés
vont et viennent" est le lieu de transmission. Elle
est le langage très codé que les êtres
sacrés entendent, celui que le hataalii sait écrire.
Elle s'efface, comme le son des paroles prononcées
s'évanouit.
Elle est le lieu de rencontre, le lien fondamental entre
l'histoire du peuple Navaho et le peuple actuel.
Elle est ce qui rappelle à chaque participant à
la voie dans son échange actuel avec le 4ème
monde, la manière dont la mémoire de l'histoire
des Navaho s'est inscrite et continue d'inscrire son sceau,
son identité au peuple.
Dialogue entre le peuple sacré du 4ème monde
et les Navahos du 5ème monde, elles sont aussi
objets de dialogue entre les générations
dans la transmission des savoirs.
Comment devient-on hataalii ? Il y a plusieurs manières
d'en décider. J'ai choisi de vous lire un extrait
de l'interview d'un hataalii, membre du conseil consultatif
des hataalii de la nation Navaho, -Sam Begay connaît
la "voie de l'ennemie" (celle qui a permis a
beaucoup de soldats Navaho de surmonter leurs difficultés
au retour de la guerre du Vietnam) et la "voie de
l'eau" - (noyade). Cet interview a eu lieu en Août
95 à Indian Well.
" En fait, je voulais être un ivrogne, je rêvais
d'une maison dont les murs seraient faits de bouteilles
de bière, de la bière partout et toutes
sortes d'autres boissons aussi. C'était mon rêve
!
Non devenir hataalii n'est pas une décision de
l'esprit, c'est une réponse à un appel,
un peu comme dit la Bible, "la vocation", l'appel,
une voix. Cette voix, je l'ai entendue et j'y ai répondu.
J'avais l'habitude tous les matins de courir dans la nature.
Un matin -c'était dans la montagne, l'hiver- j'ai
entendu ce que vous appelez une "voix". Je l'ai
entendue deux fois. Et pour moi, ce fut un tournant. J'avais
suivi deux années de catéchisme et j'étais
déterminé à devenir chrétien.
Mais cet appel a radicalement changé ma vie. Avant,
je ne croyais pas à ce que disaient les hataalii,
les gens de mon peuple, je leur déclarais "vous
vous trompez". Mais tout a changé quand les
êtres sacrés m'ont appelé.
Il faut une vie, une vie entière pour devenir hataalii,
pour que la sanctification ait lieu. Je n'ai pas choisi,
non, non ! Tout cela est venu à moi naturellement.
Il n'y a pas non plus de hiérarchie dans les cérémonies,
pas de chants plus importants que d'autres. Ce qui importe
c'est la manière dont vous croyez. Comment vous
croyez. Par exemple, en ce moment, je voudrais apprendre
"la voie de la nuit", mais quelque chose, une
voix me dit : "attends, attends, pas tout de suite"
et je dois tenir compte de cette voix. Car au fond, une
seule chose importe vraiment : nous sommes les enfants
de la terre et nous sommes les enfants du Ciel aussi.
Nous devons apprendre à vivre en harmonie. Tout
se résume à ça".
Et, plus loin il continue : "... c'est le malade
qui fixe le prix. Une fois j'ai dû faire une voie
complète pour vingt dollars, vingt dollars seulement.
J'ai accepté. Mon grand-père, de qui j'ai
appris, m'a toujours dit : "c'est au patient de déterminer
ce qu'il peut payer, pas à toi".
Ce que dit Sam Begay, c'est que la manière dont
il a été amené à devenir hataalii
n'appartient qu'à lui seul, dans sa relation, au
peuple sacré. Il souligne son respect rigoureux
des paroles de celui qui l'a enseigné, en l'occurrence,
son grand-père.
Il semble d'ailleurs que la transmission se fait beaucoup
plus souvent d'une génération vers la 2ème
génération après elle : ce sont plus
souvent les grands-parents qui enseignent à leurs
petits enfants que les parents à leurs enfants.
Ce peut être aussi un oncle, une tante (une femme
peut devenir hataalii mais il lui est fortement recommandé
de ne pas prendre son mari pour maître même
si celui-ci est très réputé). L'apprentissage
est long, beaucoup de textes non écrits à
apprendre par coeur, beaucoup de mélopées
aussi, de plantes à connaître pour lesquelles
il faut à la fois savoir où les trouver
(ce qui suppose de longues marches dans la nature) quand
les cueillir, comment les utiliser, quand et à
qui les administrer au cours de quelle voie.
Autant de moments de vie partagés
où l'apprenti s'imprègne des faits et gestes,
des paroles de son maître, de son attitude générale
dans la vie, notamment en ce qui concerne la notion de
respect : respect de l'ordre naturel en général,
ou autrement dit, des plantes, animaux, humains, terre
et ciel tous reliés entre eux et qui forment un
tout harmonieux.
Cette manière d'appréhender le monde est
partagé par l'ensemble du peuple (pas seulement
par les hataalii) et encore aujourd'hui, certains Navahos
jettent des pincées de pollen de maïs sur
le passage d'un animal qu'ils viennent manifestement de
déranger. Une manière pour les Navahos de
demander des excuses à l'animal.
C'est au creux de ces moments que se nichent tous les
héritages insus, non dits mais reconnus, Sam Begay
en témoigne.
Et puis bien sûr, il y a l'apprentissage de la technique
et des figures des peintures de sables. La maîtrise
du geste doit être parfaite, les couleurs et les
proportions strictement respectées.
Maîtriser une centaine de ces tableaux pour mener
à bien une voie de guérison comme celle
de la nuit, nécessite des années de travail
de réflexion et d'échange, d'humilité
aussi. Il y faut du temps. Là plus qu'ailleurs
peut-être, l'importance de la notion de la durée
dans le temps est prise en compte, à l'échelle
de l'individu mais aussi à celle de son peuple,
dans son passé, son présent, son futur.
L'apprenti s'imprègne de ses savoirs jusqu'à
ne plus pouvoir exister en dehors d'eux.
Je cite encore Sam Begay.
"Pour avoir une bonne santé, il faut faire
preuve de sagesse, avoir une bonne compréhension
des choses, il faut savoir. La santé c'est dans
la tête, votre tête. Je conduis des cérémonies
pour beaucoup de gens, mais je dois continuer à
penser à eux après. Je dois les garder dans
mes prières et vivre ma vie en conformité
avec ce que je prêche.
.... c'est à cette seule condition, ma bonne conduite,
que ces gens peuvent avoir une bonne santé. Mais
à l'inverse ma réussite dépend d'eux.
Eux aussi ont un rôle à jouer. J'ai une responsabilité
à leur égard, mais elle ne doit pas faire
oublier que les gens sont d'abord responsables d'eux-mêmes,
sinon rien ne peut avoir lieu. C'est à chacun individuellement,
de se prendre en charge -Tenez, moi-même, je n'attrape
jamais froid. Car quand la forêt commence à
rafraîchir et que tombe la première neige
je pars le matin avec mon sac de pollen et, devant les
premières traces de neige au sol, je demande aux
êtres sacrés de me reconnaître. Je
prends un peu de cette neige et je l'appose sur la plante
de mes pieds, sur les genoux, sur mes mains, mon plexus,
mon dos, mes épaules, et j'en mets aussi dans ma
bouche. Je n'ai jamais de rhume. Celui qui attrape froid
n'est peut-être pas en harmonie avec cette nature...".
J'écrivais, écritures éphémères,
promesse d'une transmission, c'est peut-être parce
qu'il y a promesse de transmission que la trace de sable
suffit.
Sans doute l'éphémère de la trace
- la peinture de sable- est-elle le signe de l'acceptation
d'une perte renouvelable et toujours renouvelée.
Mais perte qui n'est acceptée finalement que parce
qu'existe un dépositaire (le Hataali) de ce savoir
transmis et à transmettre qui vient autrement annuler
la perte.
Alors l'écriture peut ne pas être et le sable
s'effacer ; une autre mémoire est à l'oeuvre.
Que sont les écrits d'un peuple qui n'existe plus
? Que signifient-ils et pour qui ? Ne peut-on se demander
s'ils ne deviennent pas le miroir de celui qui les déchiffre,
les reflets d'un présent en quête de lui-même
?
L'éphémère de la peinture de sable
et sa transmission offrent à ce présent
ce que donc, aussi, il lui faut : une histoire.
Vous avez sans doute noté ces termes prononcés
par Sam Begay : " Sanctification, prêcher,
bible, vocation, voix entendues, bonne conduite ".
Une langue est vivante parce qu'elle est utilisée
dans tous les instants de la vie, elle évolue avec
l'évolution des modes de vie, elle impose en retour,
une manière de penser le monde et agit en conséquence
sur l'évolution de ces modes de vie, c'est un mouvement
constant.
Si le langage de Sam Begay est pénétré
de ces vocables chrétiens, pour autant la peinture
de sable ses rituels et ses mythes associés n'en
sont pas dérangés, ils continuent d'occuper
pleinement leurs places.
Bien plus peut-être, cette vivacité signifie-t-elle
que les emprunts linguistiques de Sam Begay, Hataali,
ne sont pas des emprunts à la mystique chrétienne.
Enfin pas encore, doit-on ajouter.
Ils posent aussi la question de la traduction de la langue,
l'inexistence d'équivalents linguistiques et conceptuels.
Rappelons-nous Iikaah : " l'endroit où les
êtres sacrés vont et viennent ", que
nous réduisons à peinture de sable.
Alors chez les Navahos, il me semble qu'encore la trace
de sable suffit :
Elle suffit malgré l'installation des Espagnols
dès 1540 au Nouveau Mexique.
Elle suffit malgré les guerres indiennes des années
1850 - 1868, les massacres et la déportation.
Elle suffit malgré l'absence au sein du peuple,
d'un grand nombre d'enfants kidnappés dès
1890 pour être enfermés en internat ; cette
pratique a perduré jusque dans les années
1950/60.
Elle suffit malgré la volonté du gouvernement
des Etats Unis en 1953/54 de faire voter la loi de termination
qui devait annuler tous les traités signés
avec les Nations Indiennes, ce qui a eu pour effet de
les faire réagir violemment. Elles se sont mises
alors à revendiquer avec plus d'acuité et
les moyens ad hoc, le respect total de ces traités.
Elle suffit malgré la stérilisation, à
leur insu, de femmes indiennes jeunes jusque dans les
années 75.
Elle suffit, malgré la grande misère qui
règne actuellement encore dans les réserves
indiennes, y compris la réserve Navaho, traînant
son cortège de maladies, d'alcoolisme, de délinquance.
Elle suffit pour l'instant, bien qu'il n'y ait plus que
20 % des enfants qui parlent couramment le Navaho.
Elle suffit donc cette écriture éphémère
à perpétuer la transmission et témoigne
pour ce peuple d'un solide ancrage identitaire.
Pour finir...
Alors que l'écriture est retour sur
soi, et concerne de si prés l'être qui écrit,
qui s'écrit, les peintures de sable concernent,
elles, à l'occasion de chaque voie (cérémonie)
le groupe qui se remémore son origine, se rappelle
une partie du mythe qui le fonde, se souvient de ce qui
l'a conduit là où il se trouve.
....et si l'écrit qui reste est finalement,
proposée à tous, la voie qui, toute éphémère,
va permettre à l'un, accompagné par tous,
de se retrouver.
BIBLIOGRAPHIE
Pour la partie historique ainsi que pour celle qui concerne
le mythe , je me suis particulièrement référée
aux deux premiers ouvrages cités ci-dessous .
(1991(-CERAM C.W (1972) Le premier américain .La
découverte archéologique de l'Amérique
du Nord . FAYARD .
-RIEUREYROUT J.L. (1991) .Histoire des Navajos .Une saga
indienne,1540-1990 .Albin MICHEL.
-GOODY Jack .(1994) Entre l'oralité et l'écriture
. PUF .Coll.Ethnologie .
-GRAUGNARD ,J.F., PATROULLEAU ,E., EIMEO A RAA ,S.(1977)
Nations indiennes , Nations souveraines . F.MASPERO.
-GROSSMAN,S.,BAROU , J.P. (1996) .Peintures de sable des
indiens Navajos. La voie de la Beauté. ACTES SUD.
-KROEBER ,Théodora .(1968) .Ishi .Testament du
dernier indien sauvage de l'Amérique du Nord. PLON
,Terre humaine .
-DELANOE ,N. , ROSTOWSKI , J. (1996) Les indiens dans
l'histoire américaine . ARMAND-COLLIN ,Coll.U.
-Terre indienne , un peuple écrasé, une
culture retrouvée . AUTREMENT, Série Monde
. Mai 1991.
ROMANS
-Tony HILLERMAN
Coyote attend.( 1991), Les clowns sacrés.(1994),
La voie du fantôme .(1987), Femme qui écoute
.(1998), Le vent sombre .(1982), Là où dansent
les morts, etc.... Edition RIVAGE ,Coll. Thriller .
Du même auteur : Le garçon qui inventa la
libellule .(Mythe Zunis) . Edition RIVAGE .
- Scott
MOMADAY
La maison de l'aube . (1993), Le chemin de la montagne
de pluie .(1995),
L'enfant des temps oubliés .(1997) Ed. Du ROCHER
. Coll. Nuage Rouge .
-Louis OWEN
Le chant du loup. (1996) . Ed. Albin MICHEL.
L'UVRE
COMME OBJET TOTEMIQUE
Docteur Régine
TETREL
Atelier " Papiers de Soi "
CHS Montfavet 4
Le Prétexte de mon propos m'est venu de la lecture
d'un article paru dans le Monde littéraire du 14-02-97,
où un généticien littéraire
(Pierre-Marc De Biasi) répondait à un herméneute
Laurent Jenny qui avait écrit un article accusant
sa confrérie le 20-12-96, dans le même journal.
Il semble donc qu'une guerre soit déclarée
entre les chercheurs en génétique littéraire,
et les critiques littéraires.
Les premiers s'acharnent sur les parties
cachées de l'uvre, les seconds sur l'uvre
publiée.
Alors, je me suis demandé de quel
côté, ombre ou lumière (soleil) se
trouvait le repas totémique, et où était
notre place à nous, soignants, face aux écrivants
de l'atelier, avons-nous droit, nous aussi, à ces
agapes
De quel côté se situe notre
fonction thérapeutique : dans la lettre ou dans
le geste ?
Alors pour essayer de répondre à
ces questions, je vous invite à partager ce repas.
EN HORS D'UVRE
Je vais vous présenter les généticiens
littéraires et leur travail.
La génétique littéraire, existe officiellement
en France depuis 1950. Date de la création au CNRS
de l'ITEM (Institut des Textes Et Manuscrits Modernes).
Mais la curiosité de la genèse
d'une uvre existait bien avant, dans les années
1920 par exemple, les textes de Zola ont été
soumis à la question.
Leurs sujets d'étude, ce sont les brouillons, les
avant. Textes des écrivains célèbres,
décédés.
Il s'agit d'un travail laïque, scientifique,
logique, profane, qui s'intéresse à la genèse
du texte, d'une phrase, sans tenir compte du tout de son
auteur ni du sens, c'est une archéologie de l'écriture,
étudiant les ratures, les rajouts, les annotations
en marge, les petits dessins, les gestes, ceci, dans le
but aseptisé de répondre à trois
ordres de questions dont les réponses prétendaient
à une certaine généralité
en matière de production textuelle.
Voici ces trois questions :
* Comment un projet mental devient-il texture
verbale ?
* Comment une séquence de mots se transforme-t-elle
en phrases puis en unité textuelle ?
* Comment une unité textuelle se transforme-t-elle
à travers reformulations, paraphrases, ajouts,
suppression, en une autre unité textuelle ?
" Ce triple questionnement, représente
en réalité le principe de toute analyse
linguistique de production textuelle. Seule la variation
de réponses permettra d'accéder à
la spécificité de chaque processus et de
dégager des régularités. "
Pour être un bon écrivain, existe-t-il une
logique scientifique à la création littéraire
?
Pourra-t-on jamais capter le processus de pensée
des maîtres ?
Que fera-t-on de leurs doutes, de leurs hésitations,
de leurs esthétismes perfectionnistes.
Cette dévoration de la partie cachée
de l'uvre, très obsessionnelle, semble relever
d'une recherche de la Vérité absolue, c'est
la négation de la part identitaire de l'écrivain
qui, elle, relève de l'incertitude.
C'est une recherche forcenée de ce qui manque aux
non-créateurs : l'avènement de l'imaginaire.
Seraient-ils tous des Jean-Baptiste Grenouille ? On peut
voir ou imaginer quelque chose de morbide dans leur violence
conceptuelle.
Pourtant, sans eux, nous ignorerions beaucoup de choses,
et en particulier que les critiques peuvent se tromper
dans leur analyse de certaines uvres.
Par exemple, dans "A la recherche du
temps perdu" Proust, dans son 15ème manuscrit
(sa 15ème mouture) commençait ainsi :
" J'étais couché depuis
une heure environ, le jour n'avait pas encore tracé
cette ligne blanche
"
Mais ce que nous pouvons lire dans la 16ème version
enfin publiée, cette phrase célèbre
qu'on peut lire sur certains tee-shirts :
" Longtemps, je me suis couché de bonne heure
".
On a également découvert que
la ponctuation des livres de Proust n'était pas
celle de ses manuscrits qui en comportaient très
peu.
Mais nous savons aussi que Proust ne voulait pas qu'on
aille fouiller dans ses affaires.
Ont été étudiés ainsi les
manuscrits brouillons de Stendahl, Kafka, Balzac, Ponge,
Perec, Joyce
et Flaubert.
Ce dernier était un besogneux, il
noircissait des milliers de pages avant d'achever un texte.
Il pouvait passer cinq jours sur une page et pouvait rester
vingt heures de suite à sa table de travail.
En 1984, Michel Butor disait de lui :
" Mais qu'a-t-il ainsi à griffonner, barbouiller,
raturer, recopier toute la journée
Alors les généticiens littéraires
:
- charognards ou archéologues ?
- chirurgiens ou éventreurs de l'illusion maternelle
?
(c'est à dire de la toute puissance de la langue)
Ces enfants intrussifs ressembleraient-ils
à ces "très primitifs" qui ne
faisaient pas le lien entre l'acte sexuel et la "pro-création".
A ce stade de la magie maternelle, l'objet totémique
ne peut être servi en repas, on ne se mange pas
soi-même. Mélanie Klein ne disait-elle pas
que le découpage était antérieur
au totémisme.
Le hors d'uvre est pétri de langue maternelle,
les brouillons seraient-ils "confusions" avec
la mère ?
Le désossement de cet objet totémique qu'est
le livre renverrait-il à la puissance fécondante
du St Esprit ?
Le païen engendrerait-il le sacré inéluctablement
?
Cette fonction logique d'aborder les brouillons apparaît
intentionnelle, conceptuelle, elle distingue et nuit dans
le champ du conscient, elle traduit la toute-puissance
des idées.
Démystifiées les écritures
vont-elles engendrer des "ROMANS-CLONES" ? à
la fécondation désexualisée ? Sommes-nous
en train de déterrer les morts, pour rendre plus
vivante l'hypertrophie de l'instinct social groupal ?
Quels géniteurs se cachent derrière les
généticiens ?
Sans doute des "pro-ducteurs"
et " re-pro-ducteurs ".
Les mères brouillons donneraient-elles
des enfants parfaits ?
L'UVRE = Plat de consistance
" Re-ssusciter " la partie du
travail, c'est, éthymologiquement parlant, la remettre
en mouvement pour cheminer jusqu'à l'uvre
finale qui va être le véritable objet totémique
donné en pâture, en plein jour, à
la confrérie sociale, c'est à dire à
la horde des lecteurs.
Le texte est clos, immobile, gelé, stoppé,
projeté symboliquement par des pages de garde.
Il est reconnu par son père et il porte un nom.
Nulle trace du temps chronologique de la gestation qui
a permis sa naissance.
J. Pickler en 1899 cité par Freud
dans Totem et Talon page 128 disait "La nomination
du totem (la plus part du temps un animal) pour les sociétés
primitives, avait besoin d'être fixée par
une écriture pour faire état de permanence,
c'est à dire, d'immortalité ".
Totem moderne, la parution du livre signe la fin de la
répétition, la sortie du chaos.
" Elle est le résultat d'un deuil réussi,
le lecteur, par identification à l'auteur, se sentira
rétabli et enrichi .
Nous en avons fait l'expérience.
Ce qui est donné à voir, masque bien le
travail antérieur.
Les critiques littéraires, qu'ils soient Philosophes,
Psychanalystes, Journalistes, Sociologues de formation,
s'alimentent tous de l'être de l'autre.
Véritables carnivores, ils vont soit assassiner
l'uvre ou, au contraire la défier.
De toute façon, la seule manière de s'approprier
l'uvre, c'est d'en trouver le sens.
A la fois juges et interprètes, les huménentes
s'intéressent aux théories de l'inspiration,
ils se font un plaisir de dévorer l'uvre
pour se délecter de ses symboles.
Plutôt sur le mode hystérique, la distance
qu'ils prennent avec l'uvre est plus ou moins importante.
A l'époque, où je rédigeais
des fiches de lecture pour les manuscrits d'Actes Sud,
je distinguais trois notions :
le style, le fond, la forme.
Pour qu'un roman passe la barrière
de la publication, il faut que ces trois critères
réunis produisent un effet de surprise chez le
plus grand nombre de lecteurs.
Cet effet " universel du manque originaire "
explique la valeur des mythes.
Le livre totem porte en lui une fonction mythique où
apparaît l'imaginaire créateur de symboles
; cette fonction plonge dans l'inconscient individuel.
Dans l'encyclopédie Larousse (page
363) Paul Ricoeur définit le mythe comme :
"un récit traditionnel qui rapporte des événements
arrivés à l'origine des temps et qui est
destiné à fonder l'action rituelle des hommes
d'aujourd'hui et de manière générale
à instituer toutes les formes d'action et de pensée
par lesquelles l'homme se situe dans son monde.
Fixant les actions rituelles significatives il fait connaître,
quand disparaît sa dimension étiologique,
sa portée exploratoire et apparaît dans sa
fonction symbolique c'est à dire dans le pourvu
qu'il a de dévoiler le lion de l'homme à
son sacré".
Pour retrouver le sens des mythes il faut remonter au
delà de l'étape de leur fixation et de leur
conceptualisation, qui sont déjà effet d'une
réflexion rationalisante.
Il s'agit donc de retrouver l'expérience vive collective,
tragique qui s'est donné son 1er langage : celui
des symboles, de l'écriture délivrée
de sa gangue mythologique, véritable message qui
donne à penser, antérieur au livre et aux
brouillons.
A l'âge de la science et de la technique, le mythe
n'est plus dans le coup pour expliquer l'origine des choses.
On voudrait nous faire évoluer vers
une démythologisation, mais cela ne saurait durer
car nous portons tous en nous ses racines qui puisent
leurs forces dans nos angoisses d'anéantissement.
Mais que les herméneutes se rassurent, ils risquent
fort de gagner cette guerre, avec l'ère de l'informatique,
les généticiens littéraires vont
bientôt manquer de pré-textes.
Les écrivains sont de plus en plus
nombreux à écrire directement sur ordinateur.
Ils peuvent ainsi tout à leur guise
couper, effacer, corriger, reprendre, intercaler, sans
laisser aucunes traces.
Le disque dur ne garde pas en mémoire
les erreurs, les ratures ne sont pas possibles.
L'écran met l'écriture à
distance du regard.
Le geste est le même quelque soit
la lettre : on pointe du doigt, et ce geste est le même
pour le point " final ".
Quand l'écrivain veut commencer à
écrire, (peut-on parler encore d'écriture
?) il allume son écran, et un MENU apparaît
grâce à une carte mère sans
laquelle il ne saurait y avoir inscription sur le "
disque dur ".
A Montfavet, nous n'en sommes pas encore
là !
Si l'Atelier possède un ordinateur
c'est pour retranscrire les manuscrits " au propre
" afin de " mâcher " le travail de
l'imprimeur
Je viens d'apprendre que les écrivains
avaient maintenant à leur disposition, un nouveau
logiciel, leur permettant de conserver la trace de leurs
corrections
mais sans les ratures
SALADE de mots sur papiers de soi(e)
Dans ces deux camps dont je viens de vous
parler, de toute évidence, il ne s'agit pas de
soignants. Les uns s'occupent de ressusciter des morts,
les autres d'enterrer les vivants.
A. Artaud aurait sûrement, pour les 1er qu'ils jouent
avec les excréments, les restes
c'est peut-être
pour cela qu'à ma connaissance, ils ne se sont
pas encore penchés sur ses " hors-d'uvres
"
. A l'Atelier qu'avons-nous à voir
avec eux ?
Ce que nous avons de commun avec eux, c'est
le mouvement ! " Ca bouge au-dessous des textes ".
Partir du geste, c'est la dynamique de la découverte,
ce processus de " chercher-trouver " ou ne pas
trouver d'ailleurs, anime soignants-soignés, tous
impliqués dans le processus d'inspiration, d'écriture
et de lecture.
Nous essayons, au travers des exercices classiques d'Atelier
d'Ecriture (il n'y en a pas de spécifiques pour
les malades mentaux) donc, nous essayons de trouver ou
d'associer des mots qui provoqueraient chez certains,
un " effet de surprise ". Pour que cela agisse,
cela suppose la notion d'un manque antérieur et
cela implique nécessairement la répétition,
qui, comme une drogue, viendrait stimuler l'imaginaire.
Travailler sur l'écriture signifie la notion d'accès
au symbolique, donc un travail sur le deuil.
Or, la plupart de nos patients n'ont pas
accès à ce registre. Tout le rôle
joué par l'écriture vient à la fois
du cadre sécurisant, du groupe qui vient le renforcer,
et du geste grave qui brode la page ce sont les motifs
(ce qui est en uvre dans la répétition
brouillon), ils font d'un homme, un écrivain, et
sont de l'ordre de l'inconscient.
Les pré-textes cachent toujours plus ou moins consciemment
les motivations profondes. Il en est de même pour
nous autres soignants dans notre choix de travailler dans
cet atelier. Nous nous plaçons dans la position
de ceux qui font écrire des personnes qui, seules,
soit, n'auraient pas l'idée d'écrire, soit
pas l'idée de faire lire ce qu'elles ont écrit.
Nous sommes, par nos désirs, des
suppléants paternels, remplissant le cercle troué
maternant du groupe, de la langue maternelle, pour que
le sens donné à ces expressions écrites
fassent lien social dans son émergence hors les
murs.
Pour Lacan " La mère baigne
dans le langage, et le père articule le langage
".
Fernando Pesoa disait : " J'ai écrit
comme une mère berçant son enfant mort ".
Depuis cinq ans qu'existe notre Atelier d'Ecriture, à
notre connaissance, deux de ses membres sont à
ce jour décédés. Nous avons gardé
leurs " brouillons " bien sûr. L'une d'eux,
une jeune femme de 22 ans, avait écrit, 3 jours
avant sa mort :
Quand la vie
a fini de jouer
l'on voi pense au mystère
car il n'y a plus de viue sur terre
car je quitte la terre
y a t'il dieu le paradi
Tous ça ne ma pas étais dis
la vie les fleurs fleurs les champ de blé
mais ce ci va nous quitter
quelle plaisir de ne plus avoir
a regarder le feu la guerre
des enfants inocent qui quitte la terre,
qui vivent la misère par la faute
d'adultes qui vive de pense à l'intolérance
en permanence
Si nous avions regardé ce texte de plus près,
aurions-nous pu prévenir ce qui est arrivé
? Nous appartient-il de découvrir les motifs des
pré-textes ?
Nos armoires commencent à renfermer une certaine
quantité de manuscrits d'auteurs vivants, qu'en
faisons-nous ? Loin de nous la moindre critique, la moindre
interprétation, le moindre jugement, la moindre
diffusion.
Notre objectif, c'est d'amener des personnes
en souffrance à s'exprimer sans soucis d'orthographe
ou de grammaire. Nous voulons laisser la libre pensée
se frayer un chemin et ainsi délivrer un savoir
méconnu, tout en partageant un vécu.
La dynamique du groupe fait qu'un jour,
aux travers des consignes, émerge un projet de
" mise en uvre ". Les brouillons concernés
sont alors assemblés, un choix de " qualité
supposée " se fait de notre part ; nous essayons
toujours de solliciter le désir et l'accord de
leurs auteurs.
Parfois nous leur demandons de " re-travailler
" leurs textes, pour reformuler une phrase, un mot,
mais pour eux, c'est une démarche difficile.
Nous préférons donc souvent choisir les
" 1ers jets " heureux. Les re-lier, leur donner
un sens, tel est notre but.
Ensuite, pour la publication nous leur demandons, à
eux ou à leurs tuteurs, une autorisation écrite,
ainsi que la manière dont ils veulent signer. C'est
le moment de la reconnaissance : Nom et Prénom
Prénom - Initiales ?
Pour l'instant, personne n'a voulu signer
sous un pseudonyme, ou le nom d'un autre.
Pour le titre du recueil, bien souvent,
dans le système officiel, c'est l'Editeur qui le
détermine, si possible avec l'accord de l'auteur.
Celui-ci est choisi en fonction d'intérêts
économiques, il doit attirer l'acheteur, tout en
restant singulier.
Nous avons donc, nous aussi, à jouer
ce rôle puisque nous sommes à la fois co-auteurs
et éditeurs des uvres.
Nous pensons que pour ce que l'Ecriture ait une fonction
de soins, il faut faire sortir les textes des murs pour
qu'ils se mélangent à d'autres voix et qu'ils
aient leur place dans nos bibliothèques, d'où
l'attention que nous portons à leur présentation.
Ceci est nécessaire à l'effet thérapeutique
d'ordre narcissique qui inclut le plaisir, la projection
et l'effet de miroir. C'est ce plaisir qui permet le moment
de la séparation.
Il arrive qu'en son absence, le patient refuse de lire,
déchire sa feuille, ou la jette dans la poubelle.
E. JABES ne disait-il pas : " La révolte c'est
une page froissée dans la corbeille ? "
Par le geste, l'écriture est une technique nécessitant
concentration, maîtrise des pulsions, et état
de présence. C'est cette inscription dans un temps
présent corporel qui permet le plaisir et met à
distance la souffrance passée et le statut de "
malade ".
Le geste peut ainsi, grâce au sens qu'on lui donne
passer de la destruction à la construction puis
de la construction à la sublimation.
Nous devons vous signaler que trois de nos participants
ont pu, seuls, sans aucune aide de notre part, affirmer
leur singularité sur un plan local ou national.
La première a exposé dans
un lieu public de sa ville, ses poèmes. Elle a
eu les honneurs de la presse. Actuellement elle suit,
avec succès semble-t-il ses études.
La deuxième a publié son uvre poétique
à ses frais. Elle ne ressent plus la nécessité
de venir à l'Atelier.
Le troisième a été
lauréat d'un concours national d'écriture
en Automne dernier. Il a pu aller passer trois jours à
Paris, accompagné d'une IDE pour la remise des
prix à la Bibliothèque Nationale.
- Que fais-tu?
- Je cherche à passer le fil dans l'aiguille, et
à filer à l'anglaise, puisque c'est la langue
universelle. Ainsi habillé à la mode, style
bon chic bon genre avec un look très british, très
cosy et bien cousu, un peu dandy avec un Q I plafonnant
à 120, les cheveux au vent, le petit doigt en l'air
et l'air un peu con, euh conforme au temps comme dirait
le dicton. Je serais paré à affronter toutes
intempéries, intempestif, pestiféré
grandiloquent et moyennant et monnayant ma place parmi
les grands, j'espère être bien vu et surtout
bien à l'aise dans mes vêtements.
C'est à ce moment là qu'on entend un cri
déchirant.
Laiguille est allée se planter sur son doigt et
une gouttelette de sang est tombée sur ses pantalons.
Trépignant sur ses talons, au bord de la crise
de mère de boeuf, le beauf à l'air d'un
nabot descendant d'un escabeau, se sentant ridiculement
petit dans ces vêtements trop voyants.
L'autre, l'oeil ricanant dans son dédoublement,
essaie de le rassurer en lui taillant, à grands
coups de ciseaux, un short ajusté à sont
tempérament.
GUY GENNARDI
DESSERT
Contrairement à ces messieurs de
la littérature, notre rôle modeste, non médiatisé,
est continu. Nous accompagnons l'uvre de sa génèse
brouillon à sa naissance en plein jour.
Nous aimerions participer à lever
le tabou de la représentation sociale et familiale
de la folie.
Nous pensons que la tentative désespérée
d'échapper à la souffrance autophage de
la psychose, a droit à une inscription sociale
qui ferait le lien entre l'être et le par-être.
Le terme, mot de la fin d'une grossesse,
n'est-il pas aussi une naissance ? Re-naître - re-lier.
Termes sacrés de la trace du sujet qui se voudrait
immortel, voici ce qu'à écrit un patient
sur la trace :
J'ai laissé une trace de mois dans
l'esprit de ceux que j'ai rencontrés, j'ai choqué
les mémoires de ceux qui ont voulu m'oublier. j'ai
gardé en moi une trace de toi quand je n'avais
plus de toit. J'ai écrit à l'encre débile
des mots qui s'effacent.
J'ai suivi des idées, des envies
tortueuses qui ne m'ont pas mené(es), mais mes
traces persistent pour qui voudrait me suivre vers des
sentiers inconnus.
La trace n'est que l'expérience de
qui la crée, comme un enfant qu'on n'aurait pas
voulu.
Elle se déploie au monde pour qui
sait la découvrir et la décrypter.
Parfois, les mots sont dans la bouche comme
des bonbons
P. S. : Je viens d'apprendre que le sujet de l'agrégation
de Philosophie de cette année (qui a eu lieu le
mois dernier) était : Vérité et Mythes.
BIBLIOGRAPHIE
- Totem et Tabou Freud
- Revues : Génésis 1-92 " ITEM "
Génésis 2-92 " Manuscrits Poétiques
"
Génésis 5-94 " Hypertexte "
Génésis 6-94 " Enjeux critiques c/o
J.M. Place
Edition du CNRS -
1) L'écriture et ses doubles - Génèse
et variation Textuelles 1991
2) Carnets d'écrivains n° 1 1990
3) De la lettre au livre 1989
4) Le Manuscrit inachevé 1986
5) Génèse de Babel, Joyce et la création
1985
6) La génèse du texte
- Le Monde
de l'Education, de la culture, de la formation -
" Cent fois sur le métier " Fabrice Hervieu
Mars 1997
- Le Monde littéraire - 20 Décembre 1996
14 Février 1997
" Les désarrois de l'herméneute "
page XII
- Art et Folie - Centre d'étude et d'expression
1994-1995
- Sublimation - Les sentiers de la création c/o
TCHOU 1994
- René Pandelon - " Psychose et création
plastique "
Doctorat en Psychopathologie Sept 1992 Aix-Marseille 1
- Cadoux bernard - Revue Entreprises n° 16 Octobre
1989
Psychologie Médicale 1991 23 Octobre
" Un petit commerce d'écriture " pages
1155-1162
- Derrida Jacques - " L'écriture et la différence
" Edition Points
- Encyclopédie Larousse
- Michel de M'Uzan " de l'Art à la Mort "
de Gallimard
Critique génétique cahier n° 1 c/o L'Hamattan
1991
BROUILLON
MAI 97 Francine
BAROIS
Dans l'avant, je ne suis rien encore, réel-irréel
conjugués.
Autour de la longue table de bois, des gens,
puis, le "pendant" se matérialise, les
mains se crispent dans l' appréhension / la préhension
de l' outil stylo. Les regards changent, les yeux se fixent,
s'éloignent, se ferment, pétillent, acceptent
ou se refusent : dévirginateur de vierge feuille,
le stylo hésite, caresse, violente, effleure ou
bien assène.
Il peut être outrage ou réparation,
lien ou séparation, le geste d'écrire devient
écriture. le vide se fait plein qu'aèrent
les déliés. Je nais, je suis, j'existe,
raturés de soupirs, gribouillés d'émotions,
je m'entre-parenthèse et m'espace afin que la douleur
ou la joie puisse trouver sa place.
Les mots me subordonnent pour me coordonner,
parfois je me sens pris en faute quand "saintaxe"
me refuse la grâce, alors je me barre, je prends
la fuite, je dérive vers la marge en re/créatifs
gribouillages. Echappée de courte durée,
le fléchage me ramène à la ligne
inachevée.
D'autres fois je me noircis de mots jusqu'à
l'ivresse, j'erre dans un dédale de crochets, de
rajouts, je bégaie de pointillés, mes rires
comme des virgules circulent, s'exclament et griffent
le silence. J'astérixe mes frustrations et surligne
mes sublimations.
Unique et multiple pourvoyeur de voyelles,
j'hachure mes démons de coupables innocences ,
j'essuie sur le papier mon diarrhéique verbiage
ou je couvre de croix mes deuils inassouvis.
J'exhume mes mots pour mes maux redoutant qu'on ne m'enterre
sous une pile de feuilles.
Une pause, de cendre ou de tache de café,
je réajuste mes circonflexes qui me laissent perplexe,
j'allège du stylo, ne ressent plus rien, je suis
là avorté, aux regards délivrés,
infini, je suis là déchiré d'imperfection
ou froissé de solitude, je me plisse d'amertume.
Je revêts maints costumes, éclairés
parfois d'une écriture ampoulée qui me fait
majuscule, je peux jaillir en jet, vif, rapide, sans possible
retour, définitif, mais aussi rimer sans raison
ma déprime déraison, ou encore versifier
jusqu'à l'aversion, jusqu'à la version finale.
Certains jours je m'entiche d'acrostiches
exilant la ponctuation, frénétique et volubile,
je m'exclame dans la précipitation et reste soudain
en suspension car l'indicible exil du ne vouloir pas être
lu.
D'autres instants j'entre en guillemet,
religieusement chaque mot est peuplé, repeuplé
conjurant mon désert.
Je pointille de trémas mes cursives
chaotiques, je me délivre gravement de mes aigus
quand le point final me terrifie, alors je m'auréole
de larmes, me lacère d'angoisse, me ponctue d'interrogations
quand le recto se refuse au verso, épuisé,
de guerre lasse je me rebiffe ou m'apostrophe puis somnole
en chemise; surtout n'être pas lettres mortes, n'être
pas l'oublié, je mature blotti dans mes ratures,
en suspension de ce regard qui me recrée patiemment
ou violemment, inlassablement. Ce regard qui me retrace
POUR
L'APRES
LES YEUX SUR LE BROUILLON
Martine DELILLE
L'atelier d'écriture c'est le "Royaume
du Brouillon". "Des morceaux choisis ont été
tirés de ces Brouillons pour être édités.
Brouillons de culture, courts brouillons, Brouillons de
11 H, difficiles à digérer, des qui terminent
en queue de poisson, ceux qui ont des senteurs de goûter
"du quatre heures", des gratinés, des
bains-marie, des "Aïgo-Boulido"...."Avé
l'assent"!!
Certains sont clairs et limpides, d'autres plus épais,
certains servis brûlants, d'autres glacés.
Il en est des doux, des épicés, des rustiques,
des raffinés. Certains demandent une longue préparation,
d'autres préparés au dernier moment.
Ils offrent une variété infinie de saveurs.
Faire un "bon brouillon" ne demande pas de qualités
particulières mais s'élabore par besoin,
nécessité, appétit gourmandise pour
des gourmets de l'écriture.
Ingrédients et ustensiles confondus c'est dans
la solitude de la feuille déjà blanchie,
que vous prendrez le risque de "prendre un brouillon"
- Quand vous aurez bien saisi les consignes,
plongez-les dans une marinade à base d'imagination.
- Durée de Macération : selon l'objet, l'exercice.
- Sélectionner, attendrir les pensées selon
la saveur recherchée. Faire chauffer.
- Conseil Pratique : éviter de mettre à
l'étouffée.
- Aux premiers frémissements, incorporez peu à
peu votre julienne de mots.
- Vous obtiendrez rapidement des phrases en crépine.
- N'oubliez pas de bien les tourner, malgré votre
attachement au fond.
- Mettre autant de rajouts en papillote que vous pensez
n&eac |