COLLOQUE du Samedi 4 Avril 1998
au "Centre Hospitalier"
84140 Montfavet

Lire les actes
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"Une lettre dans la boîte, ce moment fragile que l'histoire oubliera
dans l'éparpillement des heures j'ai rêvé de mots que l'on glissait
comme des passerelles entre nos vies"

Hélène Dorion (Ed Le Noroît- le Dé Bleu)

 


PROGRAMME


 

Simone Molina:
" De la correspondance à l'oeuvre"

Anne-Rozenn Jolivet:
" Lou-Andreas Salomé: Une lecture de sa vie ".
"Lou a cinquante ans en 1912 quand elle vient à la psychanalyse. Elle a déjà rencontré Rilke et Nietzsche. "
"L'étude de la psychanalyse me hante sans cesse et plus je m'y plonge, plus elle me retient " écrit-elle à Freud après le congrès de Weimar en 1912.
Sa vie, riche de rencontres religieuses, philosophiques, poétiques, font de cette femme une exception dans la psychanalyse, aux sources d'une réflexion encore peu exploitée. En position de " disciple ", elle garde une grande liberté de pensée, sans jamais aller jusqu'à la rupture. Elle nous laisse une correspondance avec Freud, une "lettre ouverte à Freud" et des textes théoriques. "

Olympia Alberti:
" Epistolarité et création ":
" La lettre comme substrat au tissu romanesque rilkéen, ou la tentative de libération, par une écriture, de l'émotion qui deviendra, dans l'acte créateur, une écriture de la distance, de la maîtrise et du don ."

André Bolzinger.
" On enfile des perles":
"La correspondance Perec-Lederer (Flammarion 1997), ouvre une lucarne sur la pratique du calembour et de la contrepèterie qui soutient l'écriture de Georges Perec, en particulier dans " Je me souviens" (Hachette 1978) et dans "Væux" (Seuil 1989). "

RenéPandelon:
" G. Perec et l'autobiographie "
"Le projet d'écrire mon histoire s'est formé presqu'en même temps que mon projet d'écrire W"
" Cette affirmation de G.Perec situe le projet autobiographique au cæur de son æuvre, dans son temps initial comme dans son ambition ultime. Mais ce qui va le singulariser c'est qu'il est en réalité l'Arlésienne.
Car il ne s'agit pas pour Perec de raconter son histoire, mais bien de tenter de dire l'indicible, de cerner cette faille laissée en lui par "la grande hache de l'Histoire ". Indicible qui échappe à l'écriture, mais que l'écriture a le pouvoir de désigner, d'inscrire (au moins en creux).
Ce travail de "scrivant " que Perec accomplit selon des modalités diverses, est une tentative pathétique et désespérée, mais génératrice d'une æuvre singulière et poétique."

Claude Maillard, Michèle Jung et Simone Molina:
" " Le Scribe" en ses voix de transfert ":
"Plis sur plis en avancée d'écriture, " Le Scribe " pose par ses lectures plurielles plusieurs formes unformelles naissantes de correspondance singulière, jouxtant le transmissible entre psychanalystes.
"La notion de public s'en trouve différenciée et nécessairement inquiétée. (Claude Maillard) "
(Ce texte est sous copyright de C Maillard, et n'est donc pas diffusé sur ce site et sur les actes)

Monique Klepal:
" Correspondances d'Artistes":
"Six artistes, peintres et sculpteurs, ont accepté de réaliser ensemble un numéro spécial du journal
" La Fabrique ", édité par "L'Art et la Manière" sur le thème " Correspondances ".
" Chaque artiste avait déjà été le " rédacteur en chef" des six premiers numéros sur un thème proposé par l'éditeur. "
" A travers le cheminement de leurs correspondances, nous verrons comment ces artistes arrivent in fine, à leur manière, à traiter ce thème, ou du moins à réaliser cette édition et ce qu'ils nous renvoient de la notion de " correspondance ", nous permettant de porter un certain regard sur celle de Freud et de Ferenczi."


INTERVENANTS


Simone Molina. Psychanalyste,Présidente du Point de Capiton.
Anne Rozenn Jolivet : Thérapeute (Montfavet)
Olympia Alberti : Ecrivain (Nice). auteur d'une thèse sur les correspondances littéraires.
André Bolzinger: Psychanalyste (Grenoble)
René Pandelon : Psychanalyste (Montfavet)
Claude Maillard : Psychanalyste, Ecrivain (Paris), auteur d'un ouvrage intitulé "Le Scribe",interviendra avec Michèle Jung, Enseignante, Docteur en Lettres, qui dirige un théâtre à Lunel (les ATP de Lunel - Hérault), et Simone Molina: Psychanalyste (Avignon).
Monique Klepal : Psychologue. Responsable des Editions " L'Art et la Manière" (Castellet-lès-Luberon)
Discutants : Carole Henzinski : Psychanalyste (Avignon),
Régine Tetrel: Médecin Psychothérapeute (Arles),
Edith Thibault: Psychanalyste (Carpentras)

Avec le soutien de I'ECRPF, de VEL et la participation de " La Mémoire du Monde "
Nous remercions le Centre Hospitalier pour son accueil, ainsi que Christian Revest pour son exposition de toiles dans les salles du Temple du Centre Hospitalier.

Le C.A du point de capiton:
M. Bellet, B. Demeure, C. Henzinski, A. Lagier, E. Miquel-Garcia, S. Molina, P. Raimond,E .Thibault.

 


ARGUMENT


Le chapitre 1, intitulé " De la trace à la lettre ", en mai 1997
nous avait permis de débattre de cette assertion :

" L'écriture n'est jamais qu'écriture d'une parole"

Le statut de la trace avait été interrogé, à travers " l'écriture de sable des indiens Navajos ", ou à partir de la clinique psychanalytique auprès de patients atteints de troubles psychosomatiques.

Nous avions aussi abordé la problématique de "l'avant-texte" dans son rapport au texte, avec le travail des ateliers d'écriture, " Papier de Soi " et " Voyages en Lectures ".

Enfin, à partir du Witz, nous avions soulevé la question du passage de la " scription " à " l'inscription " et de la place du " bon entendeur" comme de celle du lecteur.

" Un texte littéraire, écrivions-nous en mai 1997, ne se réduit pas à l'univers de la signification. Il est un lieu, pour l'auteur et pour le lecteur, il a partie liée avec le temps et avec la perte ".

Les Correspondances seraient-elles ces lieux de passage entre le Witz, ce " morceau de littérature " orale dont parlait André Bolzinger en 1997, et " l'ouvrage" qui pourrait faire " Œuvre "?
"Correspondere " signifiait en latin médiéval " harmoniser ", puis " rendre compte ", dans le sens de " payer en retour ". Ecrire, et d'abord, écrire à un autre, serait donc lié à la dette, dette symbolique dont nul ne peut prétendre pouvoir s'acquitter un jour.

D'où peut-être aussi la nécessité, pour certains sujets, de s inscrire dans une œuvre littéraire?

Demeure aussi cette question : Au regard du temps, qu'est-ce qui signe la pérennité d'un ouvrage pour qu'il fasse " œuvre ", et non comme attestant d'une époque, voir d'une mode?

"La Création, passage obligé ? " était le thème d'un colloque du Point de Capiton en 1992. Un passage obligé impose que le sujet s'y risque. Tel est sans doute le point commun entre l'écriture créatrice et la psychanalyse: qu'il faille s'y risquer.

Simone Molina.


TEXTES DES INTERVENANTS


" DE LA CORRESPONDANCE A L'ŒUVRE "

SIMONE MOLINA
PRESIDENTE DU POINT DE CAPITON

Aborder, dans ce second chapitre, la problématique de la correspondance dans son articulation avec " l'oeuvre " c'est tenter d'analyser en quoi , dans l'écriture, la question de l'Autre est centrale.

· Qu'est-ce qui est à l'oeuvre dans une correspondance ?
E. Levinas, dans " Ethique et Infini " disait à propos du visage : " Et moi, qui que je sois, mais en tant que première personne, je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l'appel. "
Ecrire à un autre qui est choisi comme adresse et qui se reconnaît comme tel, n'implique pas une réponse, mais cette ressource d'une autre parole, peut-être quelque chose comme un espoir que, par-delà l'histoire, envers et contre l'Histoire parfois, il est possible de bâtir quelque-chose qui serait de l'ordre d'une rencontre chaque fois renouvelée.
Dans la correspondance, c'est un " autre " électif qui occupe cette fonction d'adresse, que cet " autre " soit ami, amant, maître ou disciple. Les effets de transfert sont inhérents à toute correspondance, et celle entre Freud et Ferenczi en donne plus d'un exemple. Car, au-delà de la missive et de son contenu, c'est la béance du sujet qui est à l'oeuvre dans l'écriture, sa béance et aussi sa solitude.
" Correspondre ", n'est-ce pas une tentative de " rendre compte " de cette béance ?: " Correspondere " signifiait en latin médiéval " harmoniser ", puis " rendre compte ", dans le sens de " payer en retour ". Ecrire à un autre serait donc lié à la dette, dette symbolique dont nul ne peut prétendre pouvoir s'acquitter un jour .

· D'où peut-être aussi la nécessité, pour certains sujets, de s'inscrire dans l'oeuvre littéraire?
Car pour certains êtres , que Serge Roux nomme " ces écrivains brûlés ", l'écriture est synonyme de " vie " : pour ceux qui ne peuvent vivre sans écrire, ceux pour qui l'écriture n'est pas de l'ordre de l'expression, mais de la création, dans son caractère d'obligation, c'est-à-dire adresse au " Autre ".

" La création, passage obligé ? " était le thème d'un colloque du Point de Capiton en 1992. Un passage obligé est celui qui s'impose comme le seul possible, le sujet s'y risque. Tel est sans doute le point commun entre l'écriture créatrice et la psychanalyse : qu'il faille s'y risquer.

Pourtant, concernant l'écriture, le livre de Semprun " L'écriture ou la vie " nous oblige à penser la question suivante : L'écriture elle-même pourrait-elle être sur le versant de la non-vie ?
C'est à cette même question que nous ramène a contrario le suicide de Primo Levi après qu'il eut passé ses jours, après sa sortie des camps nazis, à témoigner de ce qui avait eu lieu et de son impensable.
Le Réel qui ne s'épuise pas, peut donc avoir pour effet qu'un sujet s'épuise à le circonscrire jusqu'à l'apaisement dans la mort ?
Cette impossibilité à circonscrire le Réel est ce qui interroge au plus près de sa propre structure et de sa propre histoire le psychanalyste dans l'accueil de la parole de l'autre, cet autre dont la souffrance témoigne de la déstructuration psychotique ou indique combien certains traumatismes peuvent mettre en danger de mort psychique un sujet.
De même que la psychanalyse n'est pas outil de communication verbale, mais lieu où, dans le transfert, se travaillent pour un sujet les questions de l'adresse et de l'impossible, c'est-à-dire le nouage singulier de l'Imaginaire du Symbolique et du Réel, nouage dans lequel le Réel est la figure de cet impossible, de même la création n'est pas équivalente à ce que l'on nomme " expression artistique ".

L'écriture, pour certains sujets, n'est-elle pas l'autre visage du Nom ? Un nom qui s'inscrirait du fait qu'il pourrait être reconnu, parce qu'énoncé par d'autres. Rappelons ici que, dans l'Odyssée, Alkinoos interpelle ainsi Ulysse en l'invitant à dire qui il est : " Jamais on ne vit qu'un homme fût sans nom ; qu'on fut noble ou vilain , chacun en reçoit un , le jour de sa naissance ; aux enfants sitôt nés, c'est le don des parents. "
Peut-on dire alors que l'écriture, laissant couler la source de la dette, permettrait d'interroger le don, au double sens du terme, comme " abandon " et comme " singularité de celui qui fait usage de ce qui lui a été donné à la naissance " ?

C'est, pour un sujet, cette singularité qui est sollicitée dans le cheminement entre le texte produit dans la nécessité de l'écriture et le texte lu ou publié dans la nécessité du détachement et de la reconnaissance qui vient, de l'autre, estampiller l'acte d'écriture comme ayant bien eu lieu.
Cet aller et ce retour sont structurants car liés l'un à l'autre tout en étant différents l'un et l'autre. Ce double épinglage est la structure même du " point de capiton " en matelasserie
Il n'y a donc pas de singularité qui puisse se passer de porter témoignage de ce qu'elle a mis en œuvre chez le sujet. C'est la raison pour laquelle, l'une des règles des groupes de travail du Point de Capiton est de se risquer à dire à d'autres, au terme du parcours, ce qu'a été ce chemin. L'autre règle s'en déduit : l'on ne parle jamais qu'en son propre nom. Car c'est en disant que l'on se nomme.

L'on nous demande souvent : qu'est-ce-que veut dire " Point de Capiton " ? Dans une lettre, qui disait la joie de la lecture, et l'importance de l'écriture, une correspondante écrit ceci : " Je ne sais pas ce que vous vouliez dire par " Point de Capiton ", en tout cas je trouve que cela rejoint l'écriture : Quelques points de fixation dans la " bourre " du coussin pour permettre à la bourre, à la matière, de prendre forme et de sauver de l'informe, de la folie ".

Voilà indiqué par quelqu'une qui n'est pas analyste, mais qui, écrit-elle, est concernée par la psychanalyse, ce qu'est le " Point de Capiton ". Tout y est, si l'on précise que la matière dont elle parle est le langage lui-même, et que ce qui définit la structure même du point de capiton, c'est la dimension de l'après-coup :
" Ce n'est jamais que rétroactivement qu'un signe fait sens, dans la mesure où la signification d'un message n'advient qu'au terme de l'articulation signifiante " . Ainsi, ce n'est jamais qu'après-coup que ce pourquoi nous nous sommes lancés dans l'aventure que constitue l'organisation d'une telle rencontre, pourra être aperçu par nous. Il y faut en outre le désir de découvrir quelque-chose de ce qui nous y a poussé, pour n'avoir pas abandonné en cours de route. Tout ceci pour vous dire que le point de capiton, si on l'entend comme concept lacanien, est articulé au registre du désir.
Des fils se sont noués lors de précédentes rencontres avec certains des intervenants que nous écouterons au cours de la journée : Je veux parler de Claude Maillard, qui interviendra cette après-midi, et qui était présente lors du colloque de 1994, " La création Passage obligé ? ", de André Bolzinger, qui nous a parlé du Witz freudien l'année dernière, de René Pandelon, qui nous accompagne depuis plusieurs rencontres ( il est intervenu lors du colloque " Pluralité des langages et singularité de la parole, et a été à plusieurs reprises discutant). Qu'ils aient souhaité, tous trois revenir, qu'ils aient accepté notre proposition de revenir parler dans cet espace est un véritable cadeau.
" Un cadeau ", c'est-à-dire un présent.
Je me suis amusée à chercher d'où vient ce mot " cadeau ". Voici ce que j'ai eu la surprise de découvrir !
Le mot vient de l'ancien provençal " capdel ", qui était un personnage placé en tête. " Capdel " vient du latin " capitellum " qui signifie " petite tête ". " L'on est en droit de penser, précise le " Dictionnaire historique de la langue française ", qu'en ancien provençal le mot désignait déjà une grande initiale ornementale placée en tête d'un alinéa. ".
Ainsi, voyez comme court la langue, et la surprise ! : Cadeau et capiton ont la même origine " Caput ", ou " tête " :
En effet, " capiton ", provient de " caput ", qui lui, signifiait " grosse tête " ! Le mot "capiton " a d'abord désigné le renflement du fil de soie du fait de l'irrégularité du filage.
Quant au mot " cadeau ", il vient du latin, " capitellum ", ou " petite tête ". Au XIV è siècle, un cadeau était " spécialement une lettre ornée de grands traits de plume pour décorer des écritures, remplir les marges, le haut et le bas des pages ".
De " capiton " en " cadeau ", se découvre la lettre, celle qui ouvre le texte.

Entre la lettre (du cadeau) et le tissage (du capiton) chemine quelque chose comme une correspondance.
En effet, parmi les intervenants de cette journée, deux personnes seront présentes du fait du réseau amical et studieux qui se tisse au cours des années.
Je veux parler de Olympia Alberti, que Serge Roux, président de Voyage en Lectures, m'a fait connaître, et de Michèle Jung, dont la rencontre avec Claude Maillard après le colloque " La création Passage obligé ? " a été déterminante dans ses orientations.
Là encore , surprise de certaines correspondances : Michèle Jung a écrit une thèse sur Heinrich Von Kleist, qui s'intitule " La perversion dans l'écriture de Kleist ".
Elle m'a, lors de la préparation de cette journée, longuement parlé de sa recherche des textes nécessaires à l'écriture de sa thèse, ainsi que de la manière inattendue avec laquelle elle s'était engagée dans ce travail. Du côté de ce qui cause le désir , une énigme.
Dans son roman, " La dévorade " , Olympia Alberti fait dire à la narratrice : " Chaque fois qu'ils jouèrent une scène, même extraite de sa pièce fétiche, la Penthésilée de Kleist, n'a-t-elle pas choisi toujours ce masque de page blanche comme un lieu de retrait où la voix peut tout dire et partout aller ? "
Pour établir une correspondance entre le travail de Michèle Jung et cette remarque dans le roman de Olympia Alberti, il y fallait un lecteur, une lectrice en l'occurrence, pour qui, soudain, le nom de Kleist faisait lien signifiant et qui trouvait là, dans le texte, comme une porte ouverte à nouveau. Même s'il ne faut qu'un pas pour passer un seuil, deux traces sont nécessaires pour indiquer que quelqu'un est passé par là. Le redoublement de la trace crée la surprise et indique la voie.
C'est ainsi que procède le travail analytique, par association libre, mais pas si libre que cela, puisque ce qui force le passage, c'est la chaîne signifiante elle-même qui nous détermine chacun du fait de notre histoire. Nous croyons la posséder, la maîtriser, et, tout comme l'écriture, elle nous mène...
Toujours dans " La dévorade ", la narratrice raconte la découverte d'un écrit ancien, oublié, griffonné sur un bout de papier, écrit qui est à la veille de s'accomplir au moment où elle le redécouvre.


Correspondre, cela peut donc être avec soi-même, à travers les années et le temps qui s'écoule... Correspondre c'est oser la découverte.

C'est pourquoi, lorsqu'il s'est agi de clore le travail du séminaire sur la correspondance Freud-Ferenczi, séminaire qui s'est déroulé sur presque trois années, lorsqu'il s'est agi de porter témoignage du parcours de ces trois ans, il est apparu que nous ne pouvions parler de la correspondance elle-même. D'autres l'avaient fait avant nous et probablement avec toute la clarté nécessaire à l'exégèse. Nous avons donc privilégié de parler autour de la correspondance, c'est-à-dire de mettre quelques mots sur ce qu'avait produit cette lecture, cette approche de la correspondance Freud-Ferenczi, pour chaque participant du séminaire.
Aujourd'hui donc, deux personnes interviendront à partir de ce travail du séminaire, chacune à sa manière, ayant trouvé son propre fil : il s'agit de Anne-Rozenn Jolivet, qui interviendra ce matin et de Monique Klepal qui parlera cet après-midi.

Avant de terminer, je veux vous remercier de votre présence, vous présenter les quatre discutantes qui sont dans la salle : Claudine Cortasse, Carole Henzinski, Régine Tetrel, et Edith Thibault. Un débat suivra chaque intervention.
Vous dire encore que je vous invite à aller voir l'exposition des toiles de Christian Revest au Temple de l'Hôpital. Je remercie Christian Revest de sa présence. Une collation sera offerte par le Point de Capiton à 12h30 sur le lieu de l'exposition.


LOU-ANDREAS SALOME

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" LOU-ANDREAS SALOME :UNE LECTURE DE SA VIE"

ANNE-ROZENN-JOLIVET

Lou a cinquante ans en 1911 quand elle vient à la psychanalyse. Elle rencontre Freud de quelques années son aîné en 1912 à Vienne.
Sa vie est déjà bien remplie, tant sur le plan affectif qu'intellectuel. Lou écrit sa première lettre après le congrès de Weimar (27 Septembre 1912).
Depuis qu'en automne dernier, j'ai pu assister au Congrès de Weimar "..l'étude de la psychanalyse me hante sans cesse et plus je m'y plonge, plus elle me retient ". Elle est la seule femme parmi les collègues avec qui Freud entretient une correspondance jusqu'à la veille de sa mort en 1937.
Elle reçut l'anneau destiné aux " disciples préférés ". Elle sera assidue aux réunions psychanalytiques du mercredi, pendant lesquelles, elle tricotait.
Elle ne sera membre qu'en 1922.
Freud la considère en associée plus qu'en élève " L'art d'aller au-delà de ce qui est dit… vous arrivez et vous complétez ce qui manque... ".


SON ENFANCE

Ljola est née le 12 Février 1861 à St Pétersbourg d'un père général, Russe et d'une mère d'ascendance danoise.
Le père descendait des huguenots français, (la légende veut qu'Avignon ait été leur terre natale) qui ont émigré en Alsace, en Prusse et en Russie, à la suite des persécutions religieuses du XVI ème siècle.
La Russie désirait " s'occidentaliser ".
Ses parents ont fait un mariage d'amour d'après ce qui est rapporté. Ljola arrivait après cinq frères. Une fille n'était pas attendue, en particulier par sa mère. Le père s'en réjouit, Ljola gardera toute sa vie cette marque de l'amour de son père, de cet homme protecteur, qui la traitait avec la même courtoisie que sa mère.
Deux frères étaient morts jeunes.
· Frère aîné - Alexandre appelé "Sacha"
· Le second frère Robert "Le danseur de Mazurka", il voulait porter l'uniforme mais le général s'y opposa, il devint ingénieur, il éleva une grande famille.
· Le 3ème frère Eugène, ne se maria pas. Il voulait entrer dans la diplomatie, le père n'y était pas favorable. Il devint pédiatre.
Avec ses frères, elle avait des jeux de garçons, bagarres, courses. Les quatre enfants étaient très turbulents.
Elle refusait d'être traitée comme une petite fille.
Son père mourut en 1879, elle avait alors 18 ans. C'est son frère aîné, Alexandre qui devint le chef de famille. Il mourut quand elle avait 50 ans. Ce fut une grande perte pour elle. Elle dira " maintenant, me voici vraiment sans protection ".
L'enfance de Ljola se passe entourée d'officiers, de domestiques, de membres de l'église orthodoxe grecque et russe, de mahométans, de protestants. Un entourage riche et coloré. La personne la plus importante pour Ljola, sa nourrice Nianka lui donnera l'amour de la Russie et du peuple russe, c'était une femme pieuse qui avait fait le pèlerinage à pieds à Jérusalem.
Sa gouvernante française était censée lui apprendre les bonnes manières et le français.
En effet, le passé aristocratique de l'Europe avait trouvé refuge dans cette Russie encore endormie, pendant que le reste s'industrialisait.
Ljola vivait un conte de fées, dans l'ignorance la plus complète, de ce que cachait cette enfance dorée dans une résidence située sur l'un des grands canaux de St Pétersbourg, quartier des ambassades.
Mais elle ne participait pas aux réceptions de ses parents. Ljola était une rêveuse (elle se suffisait à elle-même) elle s'inventait toutes sortes d'histoires où Dieu tenait une place particulière, une place à l'image de son père.
Son premier choc fut la perte de la foi à la suite d'une histoire que lui avait raconté un serviteur pour se moquer d'elle. Comme elle était très émotive, elle se demandait pourquoi les deux vieux qui étaient devant sa porte, avaient petit à petit disparus. (Bonhommes de neige qui avaient fondu au soleil) .
Elle attendait une réponse de Dieu quand elle se confia à lui. Mais aucune réponse ne vint. Elle commença à douter de l'existence de Dieu (perte du sentiment de refuge). Un livre qu'elle écrit après 20 ans traite de cette interrogation. "Une lutte pour Dieu"
Plus tard à 70 ans, elle confiera à Freud que cette question la préoccupait toujours.


SES AMOURS

Elle fut amoureuse à 8 ans du baron Frédéricks, un adjudant du Tsar Alexandre II.
Plus tard, sa mère organisait des réceptions pour qu'elle soit en contact avec les jeunes gens de son " rang ". Ljola s'y prêtait docilement, mais cela ne l'intéressait pas, elle préférait les gens de la rue, les paysans avec qui elle parlait quand elle se promenait.
L'idée de mariage la préoccupait. Il n'était pas question qu'elle devienne une maîtresse de maison. Elle n'ignorait pas que les mariages en blanc existaient. Elle voulait avant tout garder sa liberté. Pouvoir aller et venir à sa guise. Elle se rendait bien compte que dans le mariage, la femme se sacrifiait et devait renoncer à quelque prétention intellectuelle que ce soit.
Dans l'air couvait des idées révolutionnaires, les garçons et les filles s'embauchaient pour connaître la vie des ouvriers, ou bien allaient à l'étranger se placer dans des emplois subalternes, afin d'éprouver la condition des gens du peuple. Ljola rêvait de tout cela. Elle en discutait avec ses frères dans sa chambre.
Les gens avaient des sentiments simples. Ils exprimaient leurs émotions, que ce soit la violence comme la tendresse. Elle fréquentait les lieux de culte feutré où l'encens exaltait sa ferveur enfantine. Elle adorait par dessus tout les eaux de la Volga qui l'identifiait complètement à son pays.
C'est ainsi qu'elle aimait la Russie. Des slogans circulaient dans sa tête et la transportaient: " Fraternité et Russie ".
La 1ère grande rencontre de sa vie fut Henrick Gillot, un pasteur de l'église hollandaise qui la prépara à sa confirmation.


SA PREMIERE GRANDE RENCONTRE:

Henrick Gillot était un homme d'une prestance qui faisait accourir le " tout
St Petersbourg ". Il appuyait ses sermons sur " des arguments scientifiques et philosophiques plutôt que sur la Bible ".
Ainsi il affirmait. " La science et la foi ne sont point contradictoires…l'homme a été doté par son créateur d'un esprit aussi bien que d'une âme. L'ignorance, l'aveuglement et la superstition... sont les vrais ennemis de Dieu. Plus l'homme pénètre profondément dans les mystères de la nature, plus il se rapproche de lui ".
Ces arguments avaient une grande influence sur le scepticisme des intellectuels Russes qui acceptaient cette alliance "science et foi".
Ljola s'affronte avec sa mère à propos du pasteur de la famille. C'est en entendant un prêche de Gillot qu'elle sait " qu'elle avait enfin trouvé l'homme qui pouvait l'aider et l'aiderait ".
" Maintenant ma solitude est finie " se dit-elle. " Voilà ce que je cherchais". Elle lui écrit, il la reçoit. Elle étudie avec lui l'histoire des religions : le christianisme, le bouddhisme, l'hindouisme, l'islamisme. Tout cela est consigné dans des carnets. D'autres traitent de la philosophie, de la doctrine de la Trinité, du théâtre sur la période classique de la littérature française : Corneille - Descartes - Pascal. Elle lit Kant - Kierkegaard - Rousseau - Voltaire et Schopenhauer.
Ils se fréquentèrent pendant 1 an (1878 - 1879), année pendant laquelle son père est souffrant. La mort de son père, sa rupture avec l'église et la mise au courant au près de sa mère de sa relation suivie avec Gillot, changent la vie de Ljola. Plus tard elle écrira un roman " Ruth " qui retrace son premier amour.
Elle aimait Gillot, d'un amour filial. Lui voulait la demander en mariage. Il avait fait des démarches secrètes. Devant le refus " catégorique " de Ljola, tout basculait.
Ljola, fidèle à elle-même, désire poursuivre ses études à l'étranger, d'autant que grâce au pasteur Gillot, elle avait découvert ses possibilités intellectuelles.
Son choix s'arrête sur Zurich, centre universitaire qui admet les femmes.
Son désir d'aller à Zurich n'était pas dans le but d'une libération sexuelle comme ses compatriotes, ni pour se préparer à un travail de missionnaire parmi le " peuple russe ".
Elle voulait travailler avec Aloïs Biedermann, théologien de l'époque.
Pendant des semaines, Lou lutte pour obtenir de sa mère l'autorisation de son départ. Le gouvernement Russe refuse son passeport parce qu'elle n'est pas confirmée . Aussi, elle part en Hollande avec sa mère et Gillot, pour être confirmée (1880).
Cette cérémonie est célébrée par Gillot en Hollandais, et a comme seul témoin la mère de Ljola. Celle-ci ne comprenant pas le hollandais ne comprit pas les paroles prononcées :
" Ne craint point :car je t'ai appelée par ton nom, tu es mienne ".
Ljola comprit qu'il ferait toujours partie de sa vie. Il avait des difficultés à prononcer son nom " Ljola ". Il dit Lou, ce fut son passeport pour la liberté.
Avec ce premier amour elle quittait sa famille, son pays, elle avait manifesté assez de détermination pour refuser ce que lui proposait Gillot, le mariage.


LOU ETUDIANTE ET HORS DE SON PAYS :

A 19 ans (1880) Lou arrive donc à Zurich, ville dont la devise s'inscrit en ces termes . " Prière et travail ". Ville qui a vu défiler les grands de ce monde les Romanov, Lénine, Mozart, Thomas Mann.
Le væu secret de sa mère qui l'avait accompagnée, était que Lou se marie. Elle ne voyait pas l'utilité des études de Lou.
Lou travaille dur, si bien qu'au bout de quelques mois sa santé s'affaiblit, au point qu'elle se met à cracher du sang. Le sud lui est recommandé. Elle part avec sa mère en Italie, à Rome.
Elle écrit des poèmes :

Prière à la vie :

" Assurément, un ami aime son ami
Comme je t'aime, O Vie, mystérieuse Vie ;
Rires ou larmes, peu importe ce que tu nous donnes.
Richesse et bonheur, ou lutte et chagrin,
Chèrement je t'aime, j'aime ta douleur même ".

Elle avait fait lire ses poèmes à son ancien professeur d'histoire de l'art, Kinkel. Il les aimait, celui-ci lui avait donné une lettre de recommandation auprès de Malvida Von Meysemberg (grande dame du mouvement féministe allemand). " Ses efforts altruistes lui avaient valu l'affection et l'admiration de l'élite révolutionnaire de l'Europe ".
Malvida était l'amie de Wagner, elle l'avait beaucoup aidé et avait assisté à la pose de la 1ère pierre du Festival de Bayreuth où elle rencontre Nietzsche.
Nietzsche, lors d'ennuis de santé est invité par Malvida.
C'est chez Malvida que Lou rencontre Paul Rée (Paolo ainsi le nommait Malvida). Celui-ci communique tout de suite pleinement avec Lou. Il la raccompagne le soir jusqu'à son hôtel. Bientôt, il est amoureux et se confie à Malvida qui n'accepte pas, met au courant la mère de Lou.
Lou est scandalisée, les hommes sont-ils destinés à n'être que des maris ou des amants? Lou raconte à Paul Rée un de ses rêves " partage d'un grand appartement avec deux amis. Au centre, il a un grand cabinet de travail - bibliothèque, plein de livres et de fleurs et des chambres à coucher de chaque côté. Tous trois travaillent en harmonie, et le fait que cela soit des hommes et elle une femme, n'a aucune importance ".
Ce rêve pouvait se réaliser. Il y avait Paul Rée, Lou, il fallait un autre homme un peu plus âgé. Ce sera Nietzsche.
Elle écrit à Gillot son premier guide pour lui parler de son projet de vivre à trois. Il lui répond sur un ton raisonneur. Lou cite : " Ce qui est essentiel chez un homme on le connaît tout de suite ou pas du tout. " Lou était décidée à vivre sa propre vie, et le ferait quoi qu'il " advienne "


LOU ET NIETZSCHE :

Lou et Nietzsche se rencontrent en 1882. L'idée du ménage à trois avait fait son chemin. Lou était curieuse de rencontrer Nietzsche quand son ami Rée lui en parla.
Ils se rencontrèrent à Rome dans une chapelle où Lou et Rée avaient pris l'habitude de travailler. L'impression que fit Nietzsche sur Lou était celle d'un homme mystérieux, en même temps, une certaine attirance et une répulsion.
Son ami Rée demanda sa main de la part de Nietzsche. Nous l'appellerons la première demande en mariage. La deuxième demande se passa après leur passage au Monte Sacro.
Lou dissuada Nietzsche, elle ne voulait pas se marier. Elle voulait rester libre et rester amis. Dans le discours de Lou, Rée avait toujours une place privilégiée. Il accepta avec calme apparent le refus de Lou.
On connaît la célèbre photographie prise à cette époque par Jules Bonnet, un photographe réputé en Suisse (détail p 97) (mise en scène de la photo).
Lou eut par la suite beaucoup de démêlés avec la sæur de Nietzsche (Elisabeth). Celui-ci finit par s'éloigner de Lou. Elle continua à vivre avec Rée, chacun travaillant à son propre livre. Lou écrit " Une lutte pour Dieu ", un roman psychologique qui eut un grand succès, et Rée un traité de philosophie : " L'origine de la conscience morale ". Nietzsche le qualifia de " vide, ennuyeux et erroné ".
Rée pensait obtenir un poste de professeur d'université. Il ne put l'obtenir. Il décida de devenir médecin. Il consacra le reste de sa vie à cette tâche.
C'est à ce moment-là que Lou et Rée qui s'étaient jurés de ne jamais se séparer, se quittent.
Lou avait du succès avec son roman, elle sortait beaucoup. Paul commençait ses études de médecine après avoir obtenu le doctorat de philosophie.
Cette séparation fût douloureuse pour les deux. Elle rêvait de lui, rêve souvent tragique . On le retrouva dans l'Inn " près de l'endroit où Lou et lui avaient passé, plus de quinze ans auparavant, leurs heures les plus heureuses ". Il meurt en 1901.
C'est à cette période là (1883-1897) que Lou rencontra Frédérich Carl Andréas.
Frédérich Carl Andréas s'est présenté un jour chez elle ; il était venu la voir spécialement du bout du monde, " des Indes orientales hollandaises " où son grand père maternel, un allemand médecin, s'était installé au début du XIX è m e siècle. Il s'était marié là-bas avec une malaise.
La mère d'Andréas née de cette union " exceptionnelle ", lien entre l'orient et l'occident, avait épousé un homme d'origine persane de sang royal (les Bagratuni).


ANDREAS ET LOU :

Andréas était né à Dava en 1846 (Andréas nom issu du prénom de cette famille qui avait perdu ses quartiers de noblesse). Il y passe 6 ans de sa vie et rentre à Hambourg avec ses parents.
Andréas avait fait des études à Genève. Il était très doué pour les langues. " Le langage est la clef qui vous ouvre la vie d'un peuple ".
Il s'était spécialisé dans le perse (origine de son père) - la langue de ses ancêtres, il obtint un doctorat à l'université d'Erlangen , et fut initié aux langues scandinaves - Il avait aussi étudié la biologie.
Il avait fait une expédition archéologique dans son ancien pays.
La guerre Franco - prussienne l'oblige à rentrer en Allemagne.
Donc à 41 ans il a un poste de professeur de persan et de turc à l'institut des langues orientales à Berlin. Andréas avait 15 ans de plus que Lou, leur relation est passionnelle.
En juin 1887 elle épouse Carl Andréas ,elle a 26 ans.
Elle accepta de se marier, mais ne veut pas être sa femme . Elle veut rester libre et continuer sa relation avec Rée. Lou reste Lou Andréas pendant 50 ans jusqu'à sa mort. Elle résiste à toutes les tentatives de consommer le mariage. Un jour qu'elle dormait, il veut lui imposer son désir, elle lui serre la gorge, c' est son râle qui la fait reprendre ses esprits, elle s'aperçoit qu'elle est en train de l'étrangler.
On peut expliquer ce refus en ce qu'elle voyait en lui un père plus qu'un mari. On peut associer qu'Andréas avait peut être des points communs avec le général Von Salomé, le père de Lou. Dans son journal Lou mentionne que son mari l'appelait " ma petite fille ". Il semble que Lou n'ait jamais pensé à divorcer. Lou est liée extérieurement, mais libre intérieurement.
Lou voyage à travers l'Europe. Elle est indépendante financièrement, elle reçoit une aide de sa famille, et pour ses travaux littéraires.
Andréas restait dans leur appartement de Berlin avec une femme de ménage (Marie). Andréas trouve alors un poste à la chaire des langues asiatiques occidentales à l'université de Göttingen. Marie les suit dans la maison sur le Hainberg. " Elle eut deux enfants ", l'un meurt jeune, l'autre " Mariechen grandit et se maria, et continua à vivre avec Lou ". Quand Lou meurt en 1937 elle a fait de Mariechen sa principale héritière.
Leur mariage a duré 43 ans, de 1887 à 1930 année de la mort d'Andréas " peut-être, à l'encontre d'autres hommes, n'avait-il pas possédé Lou, mais à l'encontre des autres, il ne l'avait jamais perdue. En fin de compte, elle lui revenait toujours " .
D'autres hommes, en effet, furent ses amants : Le plus important fut sans doute le poète Rainer Maria Rilke qu'elle rencontre en 1897 (elle a 36 ans) et dont elle écrira dans " Ma Vie " : " je fus ta femme pendant des années parce que tu fus la 1ère réalité, où l'homme et le corps sont indiscernables l'un de l'autre (...) . Nous étions frère et sæur, mais comme dans ce passé lointain, avant que le mariage entre frère et sæur ne devienne sacrilège " .

C'est en 1911 (elle a 50 ans) que Lou rencontre Freud au Congrès de Weimar.

Elle assiste à ses premiers cours de psychanalyse avec Ellen Delp chez Sigmund Freud au
19 Berggasse.

Elle correspond avec Freud pendant 20 ans.

Toute sa vie Lou a lutté pour la détermination sociale et éducative du fait de son sexe.

Sa devise était :

" Ose tout... n'aie besoin de rien ".

Peu avant sa mort, elle dit à Ernst Pfeiffer (son légataire testamentaire) " je n'ai vraiment rien fait d'autre que travailler toute ma vie... travailler.... pourquoi ? ".

Elle meurt le 05 Février 1937 à Göttingen.
Elle est incinérée au crématorium de Hanovre et enterrée au cimetière municipal de Göttingen.


Lou note dans son journal " si je laisse errer mes pensées, je ne trouve personne. Le mieux, après tout, c'est la mort ".

Sa bibliothèque fut confisquée par les nazis.


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BIBLIOGRAPHIE


1 - ANDREAS SALOME L, MOSCOVI M PREF.
L'amour du narcissisme. Textes psychanalytiques.
Gallimard/ Paris. 1980 ; 217

2 - ANDREAS SALOME L, PFEIFFER E PREF.
Correspondance avec Sigmund Freud (1912-1936)
suivie du Journal d'une année (1912-1913).
Paris/Gallimard. 1970 . 493

3 - ANDRREAS SALOME L, MOSCOVICI M PREF.
Lettre ouverte à Freud.
Lieu commun.1983;145

4 - ANDREAS SALOME L.
Ma vie. Esquisse de quelques souvenirs.
Paris/PUF.1977 . 295

5 - ANDREAS SALOME L/PETERS HF.
Ma sæur, mon épouse. Biographie de Lou Andréas - Salomé.
Paris/Gallimard. 1977 ; 312




Rainer Maria Rilke

DE L'ALGUE A L'ETOILE,
OU DE L'EPISTOLAIRE A L'ECRITURE CREATRICE : COMMENT ?


OLYMPIA ALBERTI

" Et de même qu'en lisant ta lettre de Paris, je t'avais presque oublié, comme si c'était une œuvre, cette œuvre (le Rodin) s'impose à moi, dans mon contexte le plus personnel et le plus actuel, comme si c'était une lettre de toi. "


LA PASSATION DU POUVOIR DE VIBRER (OU LES INFLUENCES FECONDES).

La lettre est assez souvent chez Rilke le lieu de l'ébauche créatrice, des balbutiements de ce qui s'affirmera ailleurs comme œuvre définitive, ayant circonscrit son espace, sa force, ce que Rilke nomme "aus innerster Fülle" (la plus intime plénitude).

La lettre de Lou à Rainer, citée en exergue, ouvre, comme d'évidence, le fond absolu du débat sur les rapports entre l'écriture "pour soi", de soi, l'écriture épistolaire, privée et personnelle ("comme si c'était une lettre de toi") et l'écriture de création. L'écriture d'une lettre cesse-t-elle d'être uniquement privée, devient-elle œuvre de portée universelle? A quel moment, insaisissable, l'écriture devient-elle Ecriture? Que recouvre le passage de l'écriture épistolaire à l'écriture de création - quelle que soit son espace (romanesque, etc.)?

Période extrêmement féconde pour le poète, nous le savons par les courriers d'une richesse rare adressés à Franz Xaver Kappus, par les œuvres (le Rodin, le petit livre sur Worpswede), les projets dont il parle à Lou, dans ses lettres intimes, il s'exprime sans fards, malgré sa santé psychique et nerveuse très instable.
Que l'analyse la plus juste vienne de Lou, est-ce étonnant, elle qui répond par sa manière de vivre à la définition radicale du poète sur l'approche des œuvres d'art:
Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. (Kunst-Werke sind von einer unendlichen Einsamkeit und mit nichts so wenig erreichbar als mit Kritik. Nur Liebe kann sie erfassen und halten und kann gerecht sein gegen sie.)
Jamais la critique littéraire, entendue trop souvent aujourd'hui comme un exercice de style visant à faire montre des qualités stylistiques de l'auteur de l'article plutôt qu'à souligner les richesses et / ou les originalités de l'œuvre citée, ne pourra aborder au processus créateur, à son sens, à la portée d'ouverture spirituelle, au sens rilkéen, que propose l'œuvre d'art littéraire. Les propos de Rilke, là non plus, n'ont pas une ride.
Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. (Lesen Sie möglichst wenig ästhetisch-kritische Dinge - es sind entweder Parteiansichten, versteinert und sinnlos geworden in ihrem leblosen Verhärtetsein, oder es sind geschickte Wortspiele, bei denen heute diese Ansicht gewinnt und morgen die entgegengesetzte.)
C'est en cela que l'amour (le besoin de créer, de rendre en gratitude la beauté reçue dans une lecture), seul, peut être en écho véridique dans son jugement et vrai dans sa nature (son geste) à une création.
Et comment la lecture de Lou, attentive, profonde, aimante aussi - elle qui voulait toujours savoir ce qu'il pouvait advenir de la générosité créatrice du poète - ne serait-elle pas l'approche la plus juste des textes de Rilke, dont l'œuvre, d'une exigence sans commune mesure avec celle de la plupart des œuvres contemporaines, demande à la fois accueil, silence et ouverture?

Lou se livre à une analyse de la lettre et de la création, par le biais du Rodin qu'elle vient de lire, et qui l'a laissée suffoquée: " il m'a semblé que de longtemps je ne pourrais plus t'écrire! J'ai souhaité une longue période de calme pour pouvoir m'abîmer dans ce petit livre, gros de plusieurs milliers de pages."
Cette image d'une lecture qu'elle lui renvoie (même si Lou n'est pas n'importe qui), c'est directement l'accès à son mode de travail - la facilité et la profondeur de Rilke paralysent Lou -, ce dont la plupart des authentiques créateurs, dans la fraîcheur de regard qu'ils doivent conserver sur leur travail, ne peuvent prendre conscience. C'est là une des plus dures épreuves du créateur: il doit rester dans l'ignorance de ses meilleurs dons, ne pas même les pressentir, au risque de les priver de leur ingénuité, de leur virginité. (Aber das ist ja auch eine der schwersten Prfungen an dem Schaffenden: er muss immer der Unbewusste, der Ahnungslose seiner besten Tugenden bleiben, wenn er diesen nicht ihre Unbefangenheit und Unberhrtheit nehmen will!"
Lou lui offre cet écho intime d'une vraie lecture, elle s'est "abîmée" pour mieux en remonter les trésors de conscience. Elle va alors prononcer des mots essentiels, qui vont non seulement encourager Rilke à persévérer dans cette voie - sa voix - mais encore éclairer sa démarche poétique - parce qu'elle tente d'en démonter l'enchaînement.
Je me suis demandé, sans réussir à le comprendre, pourquoi cette lettre qui ne parle à ton cæur que d'impuissance et de réalités plus fortes que toi, me parle, à moi, positivement, et d'un nouveau critère de la force qui t'a permis de les représenter. Ou, ce qui revient au même: pourquoi tu me donnes maintenant cette double impression d'être à la fois déprimé et grandi."
L'analyse de Lou agit comme un révélateur: sous l'apparence (que le poète déplore et dont il se plaint comme d'une réalité) de fatigue, de faiblesse, de vulnérabilité, Lou peut lire l'énergie, la création, la distanciation avec le monde subjectif de Rilke, et la création accomplie - serait-ce par créateur interposé (Rodin). C'est cela qui épuise l'artiste qui n'a pas encore achevé son travail intérieur - refus de la psychanalyse, crises nerveuses, blocages, inhibitions multiples -:le passage du subjectif à l'objectif que représente la création véritable (qui est distance d'avec le Moi et objectivation de richesses reconnaissables par le lecteur comme siennes), la métamorphose du Je en Nous, et par l'épreuve formatrice, la mise au monde non seulement de l'œuvre mais d'un être en renouvellement: qualités, capacités nouvelles, souvent difficiles à appréhender, qui modifient le regard que le créateur va porter sur le monde relatif (en quittant l'absolu de la création).
Pendant cette "période Rodin" tu t'es senti "un peu préservé par cette immense rencontre", tu as consacré tes forces de créateur à reconstituer la création d'un autre. (...) Tu as tout regardé (...) par les yeux de Rodin (...), en concentrant toute ton énergie sur l'éloquence de la "physis", alors que rien de tout cela ne pouvait trouver son moyen d'expression parfaitement adéquat dans ton instrument, la poésie."
Rilke n'est pas sculpteur : aucun exercice ne lui permet de se libérer de l'intensité reçue et partagée auprès de Rodin, qui travaille en contact physique avec le matériau (pierre, marbre, etc.). Lou analyse l'origine de l'épuisement du poète, dans un premier temps : dans son langage artistique - l'écriture du poème - les mondes physique et psychique sont étroitement liés.
"Mais là, cela n'a pu que t'entraîner dans l'étrangeté d'un monde inconnu et dissocier en toi l'âme et les sens. Si tu n'étais qu'un créateur au second degré, ce travail sur Rodin t'aurait valu la paisible satisfaction e t l'agréable fatigue de la tâche accomplie;
mais là, ton travail est resté à mi-chemin entre l'œuvre personnelle et la tâche imposée; son dévouement même comportait une part de refoulement."
Et l'analyse que Rilke ne veut pas entreprendre alors, c'est Lou qui l'y entraîne, par le travail qui s'élabore dans le cadre épistolaire (pour le poète, manière d'espace intra-utérin) - qui débouche sur une re-création de soi, qui fait la part nette des influences de Rodin, des besoins du poète, des limites de ses propres forces.
La création artistique - moyen d'atteindre l'absolu, manière de prière - exige que l'on s'identifie à l'objet de son regard - à son sujet. Et la lettre, exercice apparemment banal de chaque jour, assouplit l'âme comme dans Le poème du Forgeron - image de Dieu, chaque jour à l'enclume : Rodin lui enseigne l'effort du travail quotidien. Il s'agit de se donner à l'art chaque jour, en exercice de concentration, puis de méditation, enfin comme une ascèse libératrice du Soi.

"La patience est l'épreuve de l'impatience, (...) l'entente qui veut persister encore dans la plus extrême confusion."

RICHESSE DU MONDE SUBJECTIF EN MOUVEMENT.


Apprendre, comprendre, c'est enfin prendre avec soi, faire entrer en soi-même des choses extérieures, d'abord étrangères, qui devront, un jour ou l'autre, nourrir l'être en profondeur (Rilke dit : "in seinem Blute erleben"/vivre dans son sang) et s'exprimer comme faisant partie intégrante de soi-même.
Il y a en Rilke les énergies de sa propre création, qui doivent être refoulées, très loin, pour ne pas interférer dans son travail sur Rodin. Il y a ce combat en lui, dont sa vie quotidienne est en quelque sorte le champ de bataille. Imposer le silence à des énergies de création demande une force considérable : c'est aussi cette force que Rilke développe, parallèlement à sa monographie. Tout ce que son regard sur le sculpteur met en résonance de personnel dans la vie intérieure du poète doit demeurer muselé, et rester, vibrant, en attente. (On ne peut oublier ce qu'il exprime avec tant de reconnaissance à Franz Xaver Kappus, dès la IIème lettre - le 5 avril 1903:
S'il me fallait dire de qui j'ai appris quelque chose sur la nature créatrice, ses sources, ses lois éternelles, deux noms seulement me viendraient; celui de Jacobsen, le grand, grand poète, et celui d'Auguste Rodin, ce sculpteur qui n'a pas son égal parmi tous les artistes d'aujourd'hui
(Wenn ich sagen soll, von wem ich etwas ber das Wesen des Schaffens, ber seine Tiefe und Ewigkeit erfuhr, so sind es nur zwei Namen, die ich nennen kann: den Jacobsens, des grossen, grossen Dichters, und den Auguste Rodins, des Bildhauers, der seinesgleichen nicht hat unter allen Knstlern, die heute leben.).
Et puis l'œuvre finie, après l'extrême tension, c'est la fameuse exténuation qu'il confie à Lou. Elle poursuit son analyse : l'élément créateur personnel "(...)sous le signe de la sculpture, c'est-à-dire du corporel, étranger à l'instrument poétique, a dû retourner contre toi son énergie et se dédommager, tel un vampire, sur ton propre corps."
Parce qu'elle était elle-même plus philosophe et intellectuelle que créatrice, seule une femme détachée du phénomène de la création artistique par de longues années consacrées à la psychanalyse, à la pratique d'un essai de distance d'avec son propre Moi, pouvait, avec toutes l'écoute et la tendresse qu'elle portait à Rilke, faire une approche aussi juste de l'effondrement physique et psychique du poète, en août 1903. Elle savait ce que leur rupture avait coûté au poète, et elle pressentait qu'il s'était jeté dans sa tâche tout entier.
La fin de sa lettre est exemplaire à ce titre : elle va au fond de l'angoisse qui terrasse Rilke, en fait ressortir les éléments éclairants, pour lui montrer la vérité, la puissante richesse du processus qui est en route; un grand créateur est en train de naître, de s'ébaucher, comme sortant de la main argileuse de Rodin, sous ses yeux - sous nos yeux .
"Si tu as subi ces pénibles séquelles d'accouchement, c'est uniquement à cause de tout ce qui est né de neuf en toi. C'est pour cela que tu souffres, et je m'en réjouis: comment ne le ferais-je pas, quand tu manifestes jusque dans l'expression de ta souffrance ce que tu es devenu. La joie qui flotte au-dessus de tes lettres n'est pas encore retombée jusqu'à toi; elle n'en est pas moins tienne, et tu connaîtras à son ombre le repos qui succède à la douleur."
Rarement la passation du pouvoir de vibrer, puis de créer, n'aura été fouillée d'aussi près, avec cette grâce, et la justesse que permet l'amour dépouillé de toute possessivité. Lou, dans sa lecture du Rodin, ne cesse de voir Rilke, "comme dans une lettre" naître et grandir, elle le suit dans s on apparition et reconnaît en lui la puissance à l'œuvre, dans sa métamorphose.
Le lendemain de cette analyse - le 8 août 1903 - elle lui écrit une seconde lettre, qui commence par : "Je n'ai pu terminer hier", et elle va lui révéler l'intensité de cet accord entre l'homme et son œuvre, entre le créateur en lui et sa réception (phase initiale) du monde.
"La valeur artistique, objective, que le Rodin doit à ton dévouement créateur est très grande et ne saurait avoir été payée trop cher :(...) tu t'es dévoué à ton contraire, à ton complément, à la personnification d'un rêve, ...tu t'es donné comme on épouse."
S'ensuit une analyse très attentive du dépassement des forces, en Rilke, et de l'expérience intérieure: "tout était encore devant toi", comme si, une fois encore de façon abondante et légère, Lou était la détentrice du secret, celle qui regarde et voit, respire et délivre, celle qui était seule capable de proférer l'intime vérité de Rainer, qui se trouve être (on a dit maintes fois qu'elle était "une grande accoucheuse") aussi la vérité de tout créateur : être porté par le souffle créateur, c'est avoir la création devant soi, à accomplir, c'est être toujours au pied de la montagne, face à l'œuvre qui appelle. Cette "nostalgie"-là dont parle Lou ne peut être dite, elle ne peut qu'être éprouvée. Si Lou peut la prononcer, si Rilke peut l'entendre, c'est qu'entre eux circule autre chose qu'un banal sentiment d'amitié, de tendresse : la force d'une destinée unie.
"il faudra peut-être des années avant que ne s'élèvent en toi, tels des souvenirs, et grâce à ces heures, ces réalisations suprêmes de ton être se manifestera la profonde logique qui lie l'homme et l'artiste, la vie et le rêve. Quant à moi, je suis certaine désormais de ce que tu es; et c'est bien ce que ce livre comporte de plus personnel pour moi : que je nous crois alliés dans les graves mystères de la vie et de la mort, unis dans l'élément éternel qui lie les humains entre eux. Désormais, tu peux compter sur moi."
Oui, il faudra dix-neuf ans à Rilke pour recevoir l'entière tempête qui accomplira enfin Les Elégies, Lou avait pressenti l'importance de cette durée, le poids de l'accomplissement, mais comment, à la lecture de ces deux lettres, comment le poète ne se sentirait-il pas porté, re-né, remis au monde - mais cette fois, comme l'artiste en voie de devenir, comme l'être en complétude - "allié... uni..."?
A travers le devenir, en lui, de la monographie qu'il a consacrée à Rodin, Rilke a mûri. A travers sa lecture, Lou l'a reconnu. Les choses de leur destinée semblent se dérouler comme si, dans l'ébauche de son monde, de ses visions, Rilke est renoué à Lou, par la main du sculpteur, invisible cette fois, mais souveraine.


PROFERER, POUR DEPOUILLER LES ETAIS.


"Lorsque tu as voulu me dissuader de croire que ta lettre de Paris fût plus qu'une lettre, je me suis demandé, sans réussir à le comprendre, pourquoi cette lettre qui ne parle à ton cæur..."
Déjà, la lettre dont Lou reprend la lecture est "plus qu'une lettre", elle avance vers ce quelque chose qui la fera nommer œuvre, une fois dépouillés les étais, les coutures. La lettre se trouve dans la situation d'une presqu'île - pas encore æuvre (île) mais déjà en voie de détachement du continent (correspondance): la lettre est une manière de cordon ombilical, de relation à autrui dans un monde clos, protégé encore - peut-être la lettre figure-t-elle, nous l'avons suggéré, une relation intra-utérine à la création: être encore "dedans", à l'abri de tout engagement solitaire, risqué. (Nous avons parlé ailleurs de l'archipélisation de la lettre.)
Que disait donc cette lettre, qui débordait de l'espace (déjà ample) de leur correspondance, pour que Lou en arrivât à parler de "plus" ? Rilke y faisait l'essai du récit, long, détaillé, de la rencontre multiple que lui avaient offerte les rues de Paris. Il y faisait vivre des scènes de rue, des visions, dont il avait été le témoin - le "martyr" au sens qu'Adamov donne à ce mot, dans sa préface de la traduction qu'il fit du Livre de la Pauvreté et de la Mort.
Cette lettre, datée du 18 juillet 1903, fut publiée dans la Nouvelle Revue Française du 1er janvier 1934 - nous l'avons retrouvée dans des archives familiales.
Le début évoque un poème en prose de Baudelaire, intitulé A une heure du matin. Puis Rilke avance dans les souvenirs de son arrivée (alors récente) à Paris, et se met à parler de l'Hôtel-Dieu.
D'emblée, nous (qui découvrons évidemment la lettre après le roman) sommes dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, c'est la préfiguration de ce roman, qui porte en germe tous les aspects novateurs du genre romanesque du XXème siècle: même écriture que dans Malte, par le biais du monologue, fondée sur le réel,
avec l'impression que le poète ne s'est pas contenté de prendre des notes (dans le style des Choses vues de Victor Hugo), mais qu'il s'est enfoncé dans les tableaux parisiens, qu'il a souhaité comprendre le sens des choses, les douleurs infligées par l'existence pauvre et difficile à partir de ce qu'il en voyait. A aucun moment la réflexion, là, ne s'abstrait ou ne devient purement théorique: elle ne précède jamais la vision du monde.
D'abord il y a récit d'un vécu (vu), puis analyse et commentaire, avec un constant décalage, qui rend le récit plus poignant, entre la peinture nue du réel le plus douloureux, et une écriture subtile, qui parvient à épeler le réel et à rendre à la fois, sa profondeur et sa transparence.
Lettre à Lou:
"comme je fus seul aussi parmi ces hommes, comme je fus repoussé par tout ce que je rencontrai." (war ich allein unter ihnen; und wie allein war ich jetzt unter diesen Menschen)
Cahiers de Malte:
"Car il est bien clair que ce ne sont pas seulement des mendiants, ce sont des réprouvés."
(Denn das ist mir klar, dass das die Fortgeworfenen sind, nicht nur Bettler.)
Etrange sensation, presque physique - tant l'écriture est aussi une histoire du corps - que Rilke fait ses gammes, qu'il tente de cerner à la fois ses impressions visuelles et son ressenti intime, qu'il veut rendre sa vision perceptible, dans toute sa complexité, à sa lectrice, qui n'est plus seulement Lou, mais ce regard de l'autre (cet autre regard) avec qui le partage s'instaure. On pourrait prendre dix phrases de cette lettre, et en citer dix parfaitement sæurs extraites des Cahiers de Malte. Cette lettre, c'est la naissance du roman rilkéen, dans sa richesse, sa profondeur et son angoissante interrogation de la vérité.
"Je suivais de longs hôpitaux qui ouvraient toutes grandes leurs portes " (Da ging ich an den langen Hospitälern hin, deren Thore weit offen standen .)
"J'ai vu des hôpitaux." (Ich habe gesehen : Hospitäler.)
"de longs hôpitaux...leurs portes, d'un air d'impatiente et vorace miséricorde." (mit einer gebärde ungeduldiger und gieriger Barmherzigkeit.)
"Dans les sanatoriums, l'on meurt si volontiers et avec tant de reconnaissance à l'égard des médecins et des infirmières, on meurt d'une des morts organisées par l'établissement." (In den Sanatorien, wo ja so gern und mit so viel Dankbarkeit gegen ärzte und Schwestern gestorben wird, stirbt man einen von den an der Anstalt angestellten Toden.)
"Ils portaient d'ailleurs l'empreinte, le masque trompeur des villes géantes." (Und sie trugen das trostlose, missfarbene Mimicry der bergrossen Städte.)
"Il y a des gens qui gardent un visage pendant des années..." (Da sind Leute, die tragen ein Gesicht jahrelang...)
"Les voitures traversaient mon corps, les plus pressées n'essayaient même pas de m'éviter et passaient sur moi, avec mépris, comme sur une vieille flaque d'eau sale." (Die Wagen fuhren durch mich durch, und die welche eilten, machten keinen Umweg um mich und rannten voll Verachtung ber mich hin wie ber eine schlechte Stelle in der altes Wasser sich gesammelt hat.)
"Les tramways traversent furieusement ma chambre en sonnant. Les automobiles passent par-dessus moi.(...) Le tramway se rapproche fiévreusement du cri, passe par-dessus, passe par-dessus tout." (Elektrische Bahnen rasen läutend durch meine Stube. Autemobile gehen ber mich hin (..) Die Elektrische rennt ganz erregt heran, darber fort, fort ber alles.)
Que ce soient les murs des hôpitaux, l'ironique morgue médicale qui cache mal l'angoisse des soignants comme des soignés, la vie (déjà) trépidante de Paris et l'agressivité des voitures et autres tramways, Rilke voit tout, observe, note, et traduit immédiatement par le ton de sa lettre le sentiment de désarroi qui monte en lui - donc en Malte, qui naîtra de ses plus profondes anxiétés.
" Quels êtres j'ai rencontrés depuis, presque chaque jour: cariatides délabrées, sur lesquelles pèse toute la souffrance, tout l'édifice des souffrances et qui vivent là-dessous, lentement, comme des tortues. Passants parmi les passants, ils allaient, abandonnés, seuls à seuls avec leur destin. (...) Ils palpitaient comme ces tranches de poisson qui se putréfient mais vivent encore. Ils vivaient de rien, de poussières, de suies, des ordures de leur surface, de ce qui échappe aux crocs d'un chien. (...) Des lambeaux, des lambeaux d'hommes, des morceaux de bêtes, des épaves de choses ."
(Und wasfr Menschen bin ich seither begegnet, fast an jedem Tage; Trmmern von Karyatiden, auf denen noch das ganze Leid, das ganze Gebäude eines Leides lag, unter dem sie langsam wie Schildlkröten lebten. Und sie waren Vorbergehende unter Vorbergehenden, alleingelassen und ungestört in ihrem Schicksal. (...) zuckten wie Stcke eines zerhauenen grossen Fisches, der schon fault aber immer noch lebt. Sie lebten, lebten von nichts, vom Staub, vom Russ und vom Schmutz auf ihrer Oberfläche, von dem was den Hunden aus den Zähnen fällt.(...) Stcke, Stcke von Menschen, Theile von Thieren, berreste von gewesenen Dingen.)
"Ce sont des déchets, des pelures d'hommes, que le destin a recrachés. Encore humides de la salive du destin, ils restent collés aux murs, aux réverbères, aux colonnes de publicité ou bien ils s'écoulent lentement le long des rues, en laissant derrière eux leur trace sombre et sale." (Es sind Abfälle, Schalen von Menschen, die das Schicksal aus gespieen hat. Feucht vom Speichel des Schicksals kleben sie an einer Mauer, an einer Laterne, an einer Plakatsäule, oder sie rinnen langsam die Gasse hernter mit einer dunklen, schmutzigen Spur hinter sich her.)
Notons, et c'est en cela aussi que l'acte épistolaire s'inscrit comme une étape latérale majeure de l'écriture créatrice, que l'écrit voué à un destinataire unique permet de faire vivre la part subjective, intime, privée, qui est éprouvée par le poète, et de l'objectiver, de la distancer; après quoi, il n'est pas facile (ce serait le dire trop vite)
mais il est possible de créer, c'est-à-dire de passer du réel à l'image du réel, de la réalité brute et brutale à la métaphorisation de celle-ci, dans l'écriture qui fait de la vie non plus la pierre qui broie l'être, mais la page l'on peut écrire sa version de l'histoire vécue, peut s'écrire une approche de ce qui fut reçu.


UNE LETTRE ? TOUT UN ROMAN !

Comment ne pas voir que la seule différence, entre ces deux textures d'écriture, est infime: la lettre comporte encore quelques traces de présence d'un Moi qui dit je, un restant de combat de part subjective (j'ai repris, ... je suivais, ... j'ai rencontré(s)...), là l'écriture romanesque, faisant de Malte un simple miroir qui va se briser, s'éparpiller dans les morceaux du désespoir, retire quand cela est possible les étais du pronom personnel à la première personne.
Mais quand la phrase romanesque l'exige, nous retrouvons le "je" de Malte, qui n'est pas seulement le reflet du Moi rilkéen - qui lui, éclate dans la première citation extraite de la lettre:
"O, Lou, quel martyre quotidien pour moi! Car je comprends tous ces êtres.(...) Quelque chose m'arrachait à moi-même, me plongeait dans leur vie, dans toutes leurs vies, dans toutes leurs lourdes vies (...)" (O, Lou,ich habe mich so gequält, Tag für Tag. Denn ich verstand alle diese Menschen (...) Es riss mich aus mir heraus in ihr Leben hinein, durch alle ihre Leben durch, durch alle ihre beladenen Leben.)
"Que veulent-ils de moi? Sont-ils là à m'attendre? A quoi me reconnaissent-ils? " (Was vollen sie von mir? Warten sie auf mich woran erkennen sie mich?)
Encore nous faut-il préciser qu'à ce moment-là - dans l'écriture romanesque -, la visée de l'emploi du pronom personnel n'est plus l'écho de la subjectivité rilkéenne, dépassée (et distanciée par l'usage fictionnel), mais l'écho de cet écart fatalement creusé entre la vision objective du malheur, et son impact sur la conscience de tout lecteur - de tout passant que sa condition matérielle, ou intellectuelle met à l'abri de cet extrême dénuement.
La scène de l'homme atteint de la danse de Saint Guy sera plus exemplaire encore de la passation du je au nous, du Moi au soi: l'impersonnalité absolue de la souffrance va s'instaurer. Si la douleur est relative à chacun, la souffrance, physique et morale, se fait dénominateur commun de la Ville, comme figure tentatrice et désolante, affliction dévorante des rues et de l'indifférence humaine.
"tous avec quelque chose d'infiniment subtil sur leur visage: un amour, une certitude, une joie; lumière un petit peu louche, un petit peu vacillante qui pourrait, pourtant, redevenir limpide, si quelqu'un prenait soin d'elle et la préservait. Mais il n'y a personne. Personne qui vienne à leur secours (...) tous ceux que submerge l'angoisse - pourquoi n'ont-ils personne dans les grandes villes?" (alle mit etwas unendlich Feinem im Gesicht, mit einer Liebe, einemWissen, einer Freude, wie mit einem Licht, das nur ein ganz klein wenig trbe und unruhig brennt und gewiss wieder klar werden könnte, wenn einer zusähe und hlfe... Aber da ist keiner, der hilft. (...) allen denen, ber die die Angst gewachsen ist, - warum hilft ihnen niemand in den grossen Städten?)
Tout ce qu'exprime cette lettre à Lou déborde donc la simple confidence amicale, se fait récit structuré, avancée dans une manière de perception tragique du monde, perception mise en scène avec un talent immédiatement perceptible. Lou ne pouvait pas ne pas voir que là, ce n'était plus une simple lettre. (Et le poète ne cherche-t-il pas confirmation..?)
Lettre du 18 juillet 1903:
"La plupart regardaient derrière eux et je devais prendre garde de les éviter." (Die meisten gingen eine Weile zurchkgewendet, sa dass ich darauf achten musste, nicht mit ihnen zusammenzustossen.)
"Ils étaient maintenant tous là, à regarder ou à chercher vers le bas de la rue..." (Nun standen alle und blickten hinuntersehend oder suchend..)
Curieusement, lorsqu'on aborde le passage descriptif de l'homme "nerveux", on ne peut s'empêcher de songer - sans doute à cause de la ressemblance du personnage avec celui que nous dessine Raymond Queneau, mais aussi grâce aux modifications, de la lettre au roman - à Exercices de style, tant les différences de la description épistolaire à celle du roman sont subtiles.
"un homme svelte, vêtu de noir " (einen schlanken, schwarzgzkleideten Mann) devient :
" un grand homme maigre dans un pardessus sombre, un chapeau mou noir..." (ein grosser hagerer Mann in einem dunklen berzicher und mit einem weichen,schwarzen Hut...)
Et plus loin, quand il s'agit du désordre des gestes et des mouvements de son corps que l'inconnu ne maîtrise plus, nous avons:
"il essayait, des deux mains, de rabattre le col de son pardessus, qui s'obstinait à se redresser." (der im Weitergehen beide Hände bentzte, seinen berzieherkragen, der sich offenbar ärgerlicherweise immer wieder aufstellte, umzuklappen.)