10 mai 2010

Diverses réactions à propos de l'ouvrage :
"L’affabulation freudienne" de Michel Onfray
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Texte  de Samuel Leze sur le site Non Fiction

" La psychanalyse heurte la culture du moment "Par Roland Gori (L'express, 22 avril 2010)

Réaction de Roland Gori ( 18 avril 2010)

La révolution de l’intime,
entretien d’Elisabeth Roudinesco avec Sylvain Courage (Nouvel Observateur)

Communiqué d’Elisabeth Roudinesco : Pourquoi tant de haine?

Un dossier rassemblant les réponses au livre de Michel Onfray est publié sur le site Oedipe. Il comporte actuellement plus de trente textes, reflétant les réactions suscitées par ce livre. Il se trouve ICI


UN SITE POUR S’INSCRIRE ET FAIRE CIRCULER L’INFO SI VOUS LE SOUHAITEZ

Devant l'affluence de réponses à : LA LETTRE OUVERTE aux responsables de France Culture au sujet de l'émission de Michel Onfray programmée de fin juillet à fin août 2010 à 19h , nous avons ouvert un site d'inscription des signatures :
http://www.ipetitions.com/petition/nonaonfraysurfranceculture/
Nous vous remercions de bien vouloir vous y rendre et de valider ainsi votre signature si ce n'est déjà fait.

Très cordialement,

O. DOUVILLE et J-.J. MOSCOVITZ


Tout contre Freud 
(texte  de Samuel Leze sur le site Non Fiction)

Le crépuscule d'une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle : l'essai antifreudien. Invariablement, la formule centrale se résume ainsi :
 
(i.) Freud est le père de la psychanalyse
(ii.) Or, Freud a un certain nombre de vices
(iii.) Donc la psychanalyse est sujette à caution
 
Chacun reconnaîtra immédiatement un sophisme bien connu, mais d'une redoutable efficacité dans l'arène médiatique où les réputations sont en jeu : l'argument ad hominem. L'objectif est de discréditer un discours ou une proposition en l'associant à la conduite et à la personnalité de son auteur  . Evidemment, chaque essayiste a une originalité dans sa mise en oeuvre : l'intensité du répertoire polémique, le procédé de la critique morale et surtout, l'ingrédient essentiel, la nouveauté des vices reprochés (prémisse ii.).

Freud contre Freud
Dans son ouvrage en cinq grandes parties couronnées par une bibliographie commentée de vingt pages, Michel Onfray propose une version méthodologique de cet argument : "la psychobiographie nietzschéenne" (p. 94). En pensant le corpus de Freud comme symptôme théorique de son propre corps, l'objectif est de briser une dizaine de clichés concernant la psychanalyse (p. 28). A cet égard, l'ouvrage commence sur une contradiction : l'un des premiers clichés, diffusé par les "élites intellectuelles", "l'historiographie dominante" et la "machinerie idéologique" (p.30), est le Freud philosophe du programme officiel de philosophie. Or, c'est justement le postulat majeur de son ouvrage : Freud n'est qu'un philosophe et sa philosophie le panse plutôt qu'il ne l'a pensé. Voilà Freud réduit à son autobiographie et la psychanalyse a la singularité de son géniteur.   Bref, la tautologie se veut meurtrière : la psychanalyse n'est pas une science portant sur l'universel et la vérité. C'est d'ailleurs ce qui fonde la redoutable thèse de l'auteur : "la psychanalyse (...) est une discipline vraie et juste tant qu'elle concerne Freud et personne d'autre" (p. 39). C'est la version radicale, à la lettre, de la première prémisse : mieux vaut tuer la poule dans l'oeuf.

Toute l'ambiguité de la démarche repose dans l'appel aux "armes rationnelles de l'histoire" (p.34) et le recours aux "historiens critiques" (i.e. des antifreudiens !) tout en se prétendant généalogiste. Comment le nominaliste – qui s'intéresse aux valeurs des faits – peut-il prétendre en même temps au bienfait du positivisme – qui s'intéresse aux faits supposés neutres ? Comment se dire au-delà du bien et du mal (la morale moralisatrice) et ne cesser de juger de la valeur morale des faits en moraliste ? Comment peut-on d'une main bruler un cliché, puis de l'autre en proposer un nouveau ?   En plus du lien entre vices   et concepts pro domo (e.g. la sublimation, p. 160), Michel Onfray propose en effet une lecture personnelle des incohérences morales que l'on peut exhiber à la lumière d'une comparaison entre les textes de Freud et de sa correspondance.   Logiquement, les arguments historiques ne peuvent rien objecter à cette façon de reconstruire un portrait morale. Le problème général que pose la démarche, et qui est bien dans l'air du temps, est le retour de la question morale dans le débat public. Il est donc piquant de constater combien c'est le nihiliste lui-même qui suppose l'existence d'une morale aujourd'hui bafouée : pour Michel Onfray, le philosophe se doit d'être vertueux et cohérent. Et Freud n'est pas un innocent... Les antifreudiens ne sont donc pas des historiens, mais bien des iconoclastes.


Freudocentrisme
Or, l'iconoclaste est le pendant de l'idolâtre. L'idolâtre freudien a existé, il a même constitué un obstacle épistémologique au développement de l'histoire de la médecine mentale  , mais il a disparu depuis bien longtemps. C'est à cette période aujourd'hui révolue que l'iconoclaste continue à se référer en parlant de "légende" freudienne et des odieuses nourrices qui l'ont colportée. Très sérieusement, il veut faire rire. Au nom du rationalisme, il dénonce. Mais le rationalisme prosélyte des entrepreneurs de morale qui apportent la bonne parole et traquent les nouvelles religions (conclusion iii.) n'est pas le rationalisme critique des philosophes des sciences qui s'attachent à penser la spécificité et les difficultés d'une région épistémique comme celle de la psychanalyse. Car dès lors, il conviendrait de prendre un véritable risque intellectuel en provoquant une controverse scientifique dans l’arène académique. Au lieu de quoi, à l'instar des chasseurs de superstitions, on trouve sous la plume de l'auteur des jugements sans équivoque sur la "supercherie" (p. 142), la "fantaisie personnelle" (p. 145), la "magie" (p. 265 et p. 376) du Freud "Shaman" (p. 437) exploitant un "vieux fonds irrationnel" (p. 441). Marcel Mauss, qui lisait Freud, aurait certainement été étonné de se voir ainsi embarqué (p.444) dans cette drôle d'histoire  qui tombe à pique dans un contexte politique qui vante les mérites de la modernisation !

Paradoxalement, l'iconoclaste n'est pas seulement contre Freud, il est tout contre Freud. Il produit du freudocentrisme, car il a besoin de Freud en personne et uniquement de lui (prémisse i.). L'histoire de la psychanalyse sans Freud devient en effet problématique et incompréhensible ; la psychanalyse d'aujourd'hui est réduite à une religion archaïque, "survivance" de croyances absurdes auxquelles les analysants adhèrent sans distance et protégée par une armée de prêtres malveillants. Il suffit pourtant de sortir des textes et d'un passé aujourd'hui révolu pour constater le renouvellement de la psychanalyse, ses multiples rectifications et la transformation de sa pratique. Mais l'iconoclaste ne s'intéresse pas à l'aujourd'hui car il demeure un peu idolâtre pour achever sa tâche. Comment ses extrapolations abusives à l'égard de La psychanalyse pourait-elle d'ailleurs fonctionner ? Pour autant, l’iconoclaste au gant blanc n'est pas un meurtrier ni même un véritable freudicide, car il ne s'occupe que des clichés. La malédiction condamne même l'iconoclaste à dégrader indéfiniment la psychanalyse sans jamais y parvenir complètement... Pourtant, une seule balle suffirait pour liquider Freud : l'indifférence. Avec un silencieux, évidemment. Le brouhaha ne facilite pas la tâche. Et déjà, les lecteurs se hâtent sur les étalages pour redécouvrir l'oeuvre de Freud... Il faudra, un jour prochain, tout recommencer.

Une arme symbolique non conventionelle : Freud = Fraude
A défaut d'indifférence et de silencieux, il convient de noter la violence du procédé et sa nouveauté. L'essai se veut un instrument de divulgation bien avant la parution du texte. Avant d'être le contenu d'un texte, la divulgation est un message médiatique dans un contexte qui s'enflamme comme une trainée de poudre selon les règles de l'art des grands médias. De ce fait, le discours de l'auteur est une arme symbolique de destruction massive de la critique bien au-delà des freudiens : l'arène médiatique dissuade aisément la plupart des spécialistes de la question d'intervenir sereinement. Et il faut bien se demander dans quelle mesure ce type d'arme non conventionnel risque à l'avenir de proliférer... Ainsi, un message plein d'emphase circule sur les ondes, prépare soignement la sortie de l'ouvrage et provoque évidemment la polémique. Il réactive un vieux stéréotype : la psychanalyse est une idéologie bourgeoise fausse qui coute cher. La souffrance psychique qu'elle prend en charge ne vaut pas autant que la véritable souffrance sociale. Là encore, le généalogiste se fait moraliste en invoquant une hierarchie des valeurs. Il est même piquant de constater qu'il s'agit encore de défoncer bruyamment une porte ouverte : les freudiens sont politisés de longue date et ils sont justement les principaux promoteurs de la clinique de la souffrance au travail ou même de la clinique de la précarité en allant à la rencontre des déssafiliés... la misère (comme d'ailleurs les grands débats de société) s'invite sur le divan et les psychanalystes sortent depuis longtemps de leurs cabinets freutrés.   Mais dans ce brouhaha, qui peut encore l'entendre ?

La posture de la divulgation ("on ne nous dit pas tout !") est liée à la position objective de l'essayiste dans le champ intellectuel. Il a un impact sur la forme de l'argumentation, la portée médiatique, la durée et l'issue de la polémique. Dans ce cas, l'iconoclaste est aussi une icône du champ intellectuel dont le système d'opposition et la radicalité structure de longue date son audience. En dénonçant la psychanalyse dans les médias, il participe tout autant à "l'appareil de domination idéologique" (p. 453). En captant les rieurs, il est toujours du bon côté : le corps, le plaisir, l'existence, le populaire, le régional, la satire, la liberté, l'anti-institutionnel, etc. Or, jouer des facilités de l'existence contre les obligations de la logique, c'est pourtant amputer la philosophie de sa tension essentielle.   Tenter de doubler les freudiens sur leur gauche peut également s'avérer une conduite bien imprudente dans une conjoncture où précisèment une partie de la critique sociale repose sur eux.   Mais dans l’esprit de l’auteur du Crépuscule d’une idole, le freudien tombe immanquablement du mauvais côté : n'est-il pas un parfait représentant de l'arrogance intellectuelle de cette petite élite parisienne de bourgeois peine-à-jouir se complaisant dans l'ascétisme et les discours creux ?

Le piège était presque parfait.

 


 

 

Jeux de cirque

Roland Gori
Le 18 avril 2010

Les français manquent cruellement d’espoir, de confiance dans l’avenir et craignent pour le pain quotidien de leurs enfants. Selon certaines enquêtes un français sur deux craint de se retrouver SDF, plus de deux français sur trois pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire que le leur. C’est une crise dans le ciel de la démocratie qui tel le nuage de l’éruption volcanique obscurcit l’horizon de nos contemporains. Jaurès n’a cessé de nous mettre en garde : le pire pour une démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même. Mais à défaut de pain, notre « société du spectacle », friande, avide d’émotions collectives marchandises, nous offre des jeux de cirque, des combats de gladiateurs bien saignants, une sorte de télé-réalité tel aujourd’hui le « déniaisage » de Michel Onfray par Le livre noir de la psychanalyse, ce pot-pourri de textes hétéroclites qui nous invitait il y a cinq ans à « vivre, penser et aller mieux sans Freud ». Quel programme !
J’avoue pour ma part avoir d’autres œuvres littéraires comme sources de fantasmes érotiques. Mais à chacun les siennes. A chacun son auteur aussi, dès lors que son œuvre tombe dans le domaine public sans que pour autant il ne doive être nécessairement traîné dans la boue. Le Kant de Michel Onfray n’est pas le mien, pas davantage que son Nietzsche. Et encore moins son Freud. Chacun a l’auteur qu’il mérite, comme aurait pu dire Mme de Staël.
Le problème est pour moi dans cette affaire le « tapage médiatique » dont elle fait l’objet par la promotion d’un brûlot d’un auteur récemment « déniaisé » de la séduction freudienne. Cette mise en scène médiatique vient enfumer le paysage philosophique et culturel des débats d’idées, des exigences sociales et des priorités politiques que pourtant la situation actuelle exige. Beaucoup de bruit pour rien…, voilà qui est important. Important en tant que symptôme de notre civilisation. Important comme révélateur de cette réification des consciences propre à nos sociétés dans lesquelles la forme marchande est la seule forme qui détienne une valeur, fixée par un prix, pour pouvoir exercer une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie sociale et culturelle. Or que valent les propos de Michel Onfray sur Kant ou sur Freud en dehors de l’audimat que ses éditeurs suscitent et que sa posture médiatique produit ? N’est-ce pas d’ailleurs au nom du « chiffre de ventes » de ses ouvrages que le Président Sarkozy l’avait sollicité pour débattre au moment de la campagne présidentielle.
Le problème du fétichisme de la marchandise et de son spectacle est un problème spécifique du capitalisme moderne et de la société qu’il formate. Cette universalité de la forme marchande et de la société du spectacle est présente de pied en cap dans la structure et la fonction de la mise en scène médiatique et promotionnelle du livre d’Onfray. La « dislocation » de l’œuvre freudienne et de la figure de Freud ne saurait être  culturellement efficace hors les effets de cette promotion marchande et spectaculaire. Rien de neuf ne s’y trouverait qui n’ait déjà été dit. De quelle pratique thérapeutique pourrait s’autoriser Michel Onfray pour juger de l’efficacité de la méthode psychanalytique ? De quels travaux d’exégèse historique pourrait-il s’autoriser, si ce n’est de ceux qui ont barboté dans le marigot du Livre noir ou dans les mensonges freudiens de Benesteau ? L’efficacité de cette dislocation ne saurait donc procéder que de l’objectivation marchande dont un auteur comme Georg Lukacs naguère nous avait appris qu’elle s’accompagnait presque toujours d’une « subjectivité » aussi « fantomatique » que la réalité à laquelle elle prétend. Tel est le mythe freudien propre à un auteur « déniaisé » par « ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse (*1)  ».
La vérité n’a plus chez Onfray le statut de « cohue grouillante de métaphores » que Nietzsche nous invite à dénicher dans chacune de nos théorisations, mais le principe moral et transcendantal, au nom duquel il « déboulonne » et répudie les premiers émois de sa pensée adolescente par le truchement de la figure de Freud.  C’est ici le spectacle d’une pensée réifiée dont le savoir est « mis hors d’état de comprendre la naissance et la disparition, le caractère social de sa propre matière, comme aussi le caractère social des prises de position possibles à son égard et à l’égard de son propre système de formes.(*2) »
Un dernier point. A lire "la réponse de Michel Onfray" à Elisabeth Roudinesco suite à l'analyse critique du livre, on ne peut que constater que le niveau est tombé très bas, très bas au-dessous de la ceinture. Quand je dis au-dessous de la ceinture, je n’évoque en rien cette sexualité que Freud élève à la dignité d'un concept à partir d'une méthode, sexualité qu'il inscrit dans la généalogie de l'éros platonicien ; je parle tout simplement du sexe et de ses positions que les propos graveleux des hommes convoquent à la fin des agapes, dans les coulisses des matchs sportifs ou dans l'excitation des salles de garde.
Si on veut bien après Freud, considérer que les commentaires d'un rêve appartiennent au texte même du rêve, on mesure dès à présent le niveau de réflexion philosophique de l'ouvrage de Michel Onfray qu’une stratégie éditoriale réussie a porté à l’avant scène médiatique.
 Si l'on devait mesurer la valeur de la réflexion intellectuelle et philosophique d'une société à la stature des concepts qu'elle construit et aux commentaires critiques des œuvres qui l'ont précédée, on pourrait légitimement s'inquiéter de la dégradation intellectuelle de la nôtre.
Roland Gori
Le 18 avril 2010

*1 Roland Gori, L’Humanité du 9 Septembre 2005.

*2 Georg Lukacs, 1960, Histoire et conscience de classe. Paris : Editions de Minuit, p. 134.


Nouvel Observateur, 2369, 1-7 avril. A quoi sert la psychanalyse.


 
La révolution de l’intime, entretien d’Elisabeth Roudinesco avec Sylvain Courage
 
Le Nouvel Observateur. Pourquoi les théories de Freud ont-elles toujours provoqué un rejet ?



Elisabeth Roudinesco. - La haine de Freud s’est manifestée dès ses premiers écrits. Elle est de la même nature que la haine de Darwin. Freud a apporté quelque chose qui semble intolérable à l’humanité. C’est la révolution de l’intime. C’est l’explication de l’inconscient et de la sexualité. Voilà le premier scandale qui continue de choquer. De même que toutes les églises reprochent à Darwin d’avoir fait de l’homme un singe,  elles en veulent à Freud d’avoir fait de la sexualité quelque chose de normal et non plus de pathologique. Quand Freud a débuté, tous les psychologues s’intéressaient à la sexualité mais pour réprimer les sexualités qui paraissaient perverses : les vrais pervers sexuels, certes, mais aussi et surtout les femmes hystériques jugées malsaines parce qu’elles détournaient leur corps de la maternité, les « invertis » parce qu’ils refusaient la procréation et les enfants dits « dégénérés » parce qu’ils se masturbaient. C’est la grande question en 1890-1900. Freud s’emploie à y répondre. Il dit que pour comprendre la sexualité humaine il faut se dégager des descriptions purement sexologiques. Autrement dit, il est normal qu’un enfant se masturbe mais ça devient pathologique s’il ne fait que ça ! Selon Freud, la sexualité perverse polymorphe est potentiellement au cœur de chacun d’entre nous. Il n’y a pas d’un côté des pervers dégénérés et de l’autre des individus normaux. Il y a des degrés de norme et de pathologie. L’être humain dans ce qu’il a de plus monstrueux fait partie de l’humanité. Et l’enfant est au cœur de nous-mêmes. Il faut donc libérer l’enfant et redéfinir les critères de la perversion. Pour la libérer la femme hystérique de ses conflits et de sa souffrance, il y a la parole.
 
Le N.O. – On a aussi toujours reproché à la psychanalyse de n’être pas une science. Quel rapport de Freud entretient-il avec les « sciences de la nature » dont il s’est réclamé à ses débuts ?
E. Roudinesco. - Très tôt, dès 1896, Freud qui était médecin, a abandonné le modèle neurologique. Quoi qu’en disent ceux qui voudraient aujourd’hui voir en lui un adepte avant l’heure des neurosciences, il a compris qu’il fallait rompre avec les mythologies cérébrales. Il espérait qu’un jour la médecine du cerveau progresserait. Il n’avait rien contre la science. Mais il a fondé la psychanalyse sur une autre rationalité qui n’est pas du même ordre que celle des sciences de la nature. Il a compris que l’homme n’était pas seulement neuronal, qu’il était fait de mythes, de fantasmes, de culture. Et il a placé le mythe – la tragédie grecque d’Œdipe (qui tue son père et couche avec sa mère) mais aussi la conscience coupable d’Hamlet – au coeur de la subjectivité. Bref, la psychanalyse est une science humaine au même titre que l’anthropologie : elle n’est pas une branche de la neurologie. Et si l’on biologise les sciences humaines, on sombre vite dans l’obscurantisme, voire dans l’occultisme : on décèle des causalités là où elles ne sont pas. Le déclenchement psychique des maladies organiques (le cancer par exemple) n’est absolument pas prouvée scientifiquement et si l’on confond tout, on terrorise les gens en leur faisant croire que s’ils ont vie psychique « hygiénique », ils n’auront pas de maladies, ce qui est contraire à la sciences médicale et à l’ordre naturel du monde et de la vie.
 
Le N.O. Quelle est, selon vous, la particularité de la critique de Freud en France ?
E. Roudinesco. – Aux Etats-Unis, le puritanisme allié au scientisme nourrissent les attaques contre le freudisme. Le débat historiographique a porté par exemple sur la sexualité de Freud. A-t-il couché avec sa belle sœur en 1898 ? Selon la grande rumeur américaine, inventée de toutes pièces,  Freud l’aurait mise enceinte et obligée à avorter. Mais cette rumeur vient à l’origine de Jung, grand rival de Freud, qui passait sa vie à raconter ce genre d’histoires... En France, ce type de polémique ne prend pas. A l’origine, l’élite intellectuelle s’est emparée des thèses de Freud. Les surréalistes et les progressistes y ont vu une révolution, dans le droit fil de Rimbaud : je est un autre. Dans le contexte de l’affaire Dreyfus, le freudisme a été associé l’idéologie de 1789. Mais notre histoire est ambivalente : la France a donné Valmy et Vichy. Dès cette époque, on a assisté à une lutte féroce entre les tenants d’une psychologie française axée sur la physiologie – Théodule Ribot ou Pierre Janet – et le freudisme considéré comme une « science boche », antinationale, spéculative. Il ne faut pas oublier que bon nombre de psychologues français ont aussi été des théoriciens de l’inégalité des peuples et des races afin de justifier la colonisation. Voilà pourquoi il y a bien souvent en France une jonction inconsciente entre anti-freudisme, racisme, chauvinisme et antisémitisme, fondée sur la haine des élites et le populisme.  Dans les années 1970, Pierre Debray Ritzen (1),  un pédiatre de la Nouvelle Droite  a fait ressurgir le vieux fond anti judéo-chrétien en traitant la psychanalyse de « science juive ». Plus près de nous, le brulot anti-freudien de Jacques Bénesteau, salué par le Club de l’Horloge (2) a été préfacé par un sympathisant du Front National. Les éternels complots et affabulations attribués aux psychanalystes par des adeptes du conspirationnisme sont douteuses : on voit l’œil, la main et le nez de Freud partout...
 
 Le N. O.- Ces polémiques ne viennent-elles pas surtout du fait que la psychanalyse a été dépassée par le progrès médical ?
E. Roudinesco. - Pas le moins du monde. Après la Deuxième Guerre est intervenue la révolution des psychotropes et notamment des neuroleptiques. Cela a permis de supprimer l’asile. Les médicaments de l’esprit ont mis fin aux camisoles de force. On a pu traiter ou du moins stabiliser les psychoses. Mais pas les névroses, ni même les dépressions. Et les traitements médicamenteux ne suffisent en aucun cas.  En vérité pour traiter les psychoses, il faut associer à l’administration raisonnée de psychotropes, des cures psychiques fondées sur la parole et aussi une prise en charge qui permette de réintégrer les malades dans la cité. Or cette triple approche, la seule qui permette de progresser, coûte très cher. Voilà pourquoi les sociétés occidentales préfèrent y renoncer et adopter une idéologie scientiste en apparence moins coûteuse.
 
N.O. Comment se manifeste cette « idéologie scientiste » ?
E. Roudinesco. - Elle a pris le dessus à travers la nomenclature DSM (Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux). D’origine américaine, cette nomenclature adoptée par l’OMS est censée répertorier les troubles psychiques afin de prescrire les traitements. Elle s’impose à tous les médecins. Mais elle relève selon moi d’une pure idéologie. On s’est mis à croire que tout relevait d’un mécanisme cérébral. Au lieu de considérer un sujet d’après ce qu’il vit, on ne prend en compte que ses comportements. Le problème dès lors c’est qu’il y a une rupture entre la norme et la pathologie. On ne sait plus qui est fou et qui ne l’est pas.Vous vérifiez trois fois si votre porte est bien fermée ? Vous êtes angoissé donc malade mental. On ne se préoccupe pas de savoir à quoi renvoient les comportements. Le sujet est découpé, divisé, normé. On ne veut plus rien savoir de l’intime. A tel point que l’emprise du DSM alimente une révolte des sujets eux-mêmes. Le projet d’inclure les nouvelles addictions à internet au DSM  a provoqué un tollé. En quoi peut-on dire que les médias numériques constituent une drogue malfaisante ? Pour déterminer si quelqu’un est vraiment dans l’addiction, il faut repasser par la parole et entendre le sujet. Dans la prochaine livraison du DSM en 2013, il est envisagé d’annexer les comportements sexuels sous l’angle des addictions. Dans ce domaine, où est la norme ? Combien de fois par semaine ? Comment ? On se trouve dans une impasse.
 
Le N.O.- Concurrencée par d’autres approches, notamment les thérapies cognitives et comportementales (TCC), la cure analytique classique doit-elle évoluée ?  
E.Roudinesco.
– Oui, je le crois. Il y a eu une dogmatisation de la cure classique : aujourd’hui le silence de l’analyste pendant des années n’est plus acceptable. D’où le succès des thérapies comportementales et cognitives qui prétendent faire cesser les symptômes des maladies psychiques qu’on nous présente comme des maux du siècle : phobies, TOC, perte de l’estime de soi....  Par comparaison, le silence des analystes passe pour une non-intervention sur les symptômes. Or l’analyse peut y répondre bien mieux que les TCC. Pour cela, il faut proposer des cures courtes (6 mois) et actives comme les pratiquait Freud lui-même.  Tout est à réinventer dans le domaine clinique…
 
N.O. Divisés en une multitude de chapelles qui s’affrontent, le mouvement psychanalytique peut-il réagir ?
E. Roudinesco. En se structurant, le mouvement psychanalytique est devenu conservateur, corporatiste. Dans les années 1930-1960, la refonte kleinienne, qui a mis en évidence le rôle central de la mère, puis la révolution lacanienne (1950-1970), qui a associé psychanalyse et théorie du langage, ont apporté des idées novatrices. Mais ces révolutions ont aussi produit de nouveaux conformismes. Ceci est apparu de manière éclatante quand l’émancipation des femmes puis des homosexuels est venue percuter la vulgate freudienne. Il a bien fallu revoir le vieux modèle patriarcal, réviser les anciennes conceptions de la sexualité féminine, permettre aux homosexuels de devenir psychanalystes et parents. Au lieu d’être attaqué par la droite, le freudisme a été bousculé par la gauche. Et la critique a été féconde. Aujourd’hui, hélas, les analystes ont perdu l’engagement citoyen dans la cité. Trop de psys s’accrochent à des thèses d’un autre âge et condamnent  la famille monoparentale, l’homoparentalité ou les mères porteuses alors que ces nouvelles structures sont parfaitement pensables.
 
 
(1) La scholastique freudienne, 1972.
(2) Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire , 2002


Voir aussi sur le site du nouvel obs : http://bibliobs.nouvelobs.com/20100416/18956/roudinesco-deboulonne-onfray


" La psychanalyse heurte la culture du moment "
Par Roland Gori
Propos recueillis par Gilbert Charles
in L'express, 22 avril 2010

Sigmund Freud était un mégalomane lubrique qui couchait avec sa belle-sœur. Il n'y a que la gloire et la richesse qui l'intéressaient. Sa théorie de l'inconscient n'est pas une science et ne soigne que par effet placebo. Cinq ans après la parution controversée du Livre noir de la psychanalyse (les Arènes) qui tiraient à boulets rouges sur la théorie de l'inconscient et sur son inventeur, le philosophe Michel Onfray s'emploie, lui aussi, à saper la figure du fameux médecin viennois dans son dernier livre, le crépuscule d'une idole, L'affabulation freudienne (Grasset). Pourquoi un tel acharnement ? Ces attaques sont-elles justifiées  Politique et engagé, le psychanalyste Roland Gori, professeur de psychopathologie à l'université d'Aix-Marseille, apporte un contrepoint original à la polémique.

« Si la psychanalyse est une imposture, comment expliquer le succès de Freud et du freudisme depuis un siècle ? », demande Michel Onfray. Pouvez-vous lui apporter une réponse ?
Les critiques contre Freud, sa vie personnelle, les supposées impostures de sa théorie n'ont jamais cessé depuis un siècle. A quelques variations près, ce sont toujours les mêmes, que l'on peut résumer en une phrase : ce qui était nouveau dans son œuvre n'est pas vrai, et ce qui est vrai n'est pas nouveau. J'ai retrouvé un livre, Freud a menti, paru en 1968, d'un certain Jean Gautier, médecin admirateur de l'eugéniste Alexis Carrel. Ce texte exposait les mêmes arguments que ceux développés dans Le Livre noir et le brûlot d'Onfray, mais il est passé à l'époque pratiquement inaperçu.

Contrairement à votre auteur oublié, les contempteurs actuels de Freud, eux, rencontrent un écho dans l'opinion…
Parce que les valeurs que porte la psychanalyse viennent heurter celles diffusées par la culture du moment, marquée par une transformation profonde de la conception de l'homme et de la maladie mentale. Le Livre noir était une sorte de pot-pourri d'auteurs favorables aux thérapies comportementalistes, qui essayaient d'exorciser le pouvoir de la psychanalyse dans la culture et dans la formation universitaire des psychiatres et des psychologues. Il s'agissait pour eux d'accroître leur part de marché. Pour Onfray, il s'agit de déboulonner la statue de Freud, de biffer un des noms des pères de la culture européenne. Je crois que ces attaques s'inscrivent dans une société qui ne veut plus entendre parler de l'« homme tragique », l'individu en prise avec son angoisse, sa culpabilité, ses désirs, ses conflits. Les critiques à l'encontre de la psychanalyse surfent sur  cette vague de fond idéologique qui privilégie les comportements sur l'histoire du sujet, et sur l'intériorité.

L'exécution symbolique du père de la psychanalyse ne serait qu'un symptôme ?
La médecine, la psychiatrie, la psychologie ne sont pas seulement des savoirs, mais aussi des pratiques sociales, qui participent au gouvernement des individus et des populations. La psychanalyse, comme une certaine psychiatrie humaniste, estime qu'il faut tenir compte de l'affect, du relationnel, de la personnalité. Pendant très longtemps, cette culture du souci de soi était en accord avec certains présupposés du capitalisme traditionnel « humaniste », qui a régné pendant une bonne partie du XXe siècle, jusqu'aux années 1980. Opposé au taylorisme, celui-ci considérait que l'épanouissement personnel et psychique de l'individu participait à l'amélioration de la productivité. Aujourd'hui, cet aspect humain est balayé : on ne parie plus sur le sujet, mais sur ses actes. Tous les rouages de l'économie libérale reposent sur l'idée que le comportement humain est rationnel et qu'il est possible de prédire les actions des individus en fonction des intérêts qu'ils y trouvent. L'humain est devenu un simple serment technique de la production. l'Etat mandate les professionnels - psychologues, psychiatres, mais aussi enseignants, juges, policiers et journalistes -pour amener les individus et les populations à intérioriser ces valeurs néolibérales.

Les progrès fulgurants réalisés ces dernières années par les neurosciences, la génétique et la biologie ne rendent-ils pas la psychanalyse obsolète ?
 On la réfute aujourd'hui parce qu'elle s'opposerait aux forces du progrès, mais c'est oublier qu'elle s'est inscrite au départ dans un projet scientiste. Contrairement à une idée répandue, même chez certains psychanalystes, Freud n'a pas construit sa théorie à contre-courant de la science et des valeurs de son époque. A la fin du XIXe siècle, la pensée rationaliste domine : on découvre la localisation des aires cérébrales et les agents infectieux ; la médecine expérimentale est à son apogée avec Pasteur et Claude Bernard, les savants caressent l'idée qu'il est possible d'administrer techniquement et scientifiquement le vivant C 'est un médecin, lui-même adepte d'un positivisme pur et dur, tourné vers la neurologie et les sciences naturelles, qui découvre que la raison est minée de l'intérieur par des forces obscures, par l'inconscient et les affects. Et que la prétention à gouverner l'humain par la rationalité conduit à une impasse. Il conçoit une méthode où le savoir n'est plus seulement détenu par l'expert : c'est le malade lui-même qui possède un savoir que le thérapeute va aider à déchiffrer. La psychanalyse fait partie de cet héritage qui pose que l'humanité de l'homme n'est pas située uniquement dans la raison.

Selon vous, cette conception n'est pas seulement mise à mal par l'économie libérale : elle se retrouverait aussi en porte à faux par rapport à une nouvelle conception de la santé mentale…
En effet. La psychiatrie comportementaliste et biologique ne s'intéresse plus à la souffrance du sujet, elle repère les anomalies de comportement. La question n'est plus de savoir ce qui a pu pousser quelqu'un à sombrer dans l'obsession, la dépression, la folie, mais « comment on peut supprimer le symptôme le plus rapidement possible ». Les pathologies ne se définissent plus par la souffrance du patient, mais comme des dysfonctionnements neurocognitifs entraînant une altération des comportements. Le discours psychanalytique dérange, parce qu'il s'oppose à ce formatage comportemental et aux valeurs dominantes d'une société où tout doit être prévisible, programmé, dirigé. Tout comme sa pratique, qui s'inscrit dans la longue durée, entre en contradiction avec la culture de l'instant et du profit à court terme. Les attaques dont la psychanalyse fait l'objet une fois de plus montrent qu'elle est plus vivante, plus actuelle et plus nécessaire que jamais pour résister à cette société du spectacle et de la marchandise.