Actes du Colloque du 26 Juin 1996


Qu'est-ce qu'un étranger?
Celui qui te fait croire que tu es chez toi.


Edmond Jabes -(Le livre du dialogue)


ARGUMENT GENERAL

Le Point de Capiton est né en 1989 d'un constat que nous souhaitons à nouveau interroger et mettre en débat, après deux années d'interruption des rencontres publiques.
Le sectarisme de la pensée entraîne la constitution d'un savoir clos sur lui-même dont les codes langagiers deviennent les insignes d'une appartenance à un groupe qui s'appuie sur ce savoir pour perdurer;
Quant à la " passion de l'ignorance " (J. Lacan), elle met à l'oeuvre la pulsion, laquelle ne peut être reconnue par un sujet que sous la forme d'un représentant. Celui-ci, dans le rapport du sujet au social, peut prendre les traits de l'autre à exclure.
Ce qui, pour la psychanalyse, se manifeste du pulsionnel pour chaque sujet pris dans le lien social que constitue le langage, est considéré dans la perspective des théories leurrantes de "la communication planétaire", comme "dysfonctionnement ". Or le pulsionnel renvoie à la question du désir, qui n'est pas un objet d'échange, comme le laisseraient entendre ces théories. Le désir manifeste une vérité du sujet, laquelle, lorsqu'elle ne peut s'énoncer, fait retour, parfois de façon mortifère.
La notion de pluralité des langages nous a paru être une des voies pour interroger la " singularité de la parole ",forcément prise dans un discours qui la soutient tout en la masquant:
En effet, c'est en ce point où le sujet doit faire cet effort pour envisager les conditions d'un dévoilement possible d'une parole singulière, que se situe sans doute la fonction de l'écoute de l'analyste, et également celle de la création artistique.
C'est de ce point d'effort que nous tenterons de rendre compte:
d'une part en questionnant le dogme comme antithèse de la parole, et à ses confins, l'idéologie de l'extrême-droite sous son aspect particulier de la violence sémantique, d'autre part en apportant témoignage quant à la créativité: Ateliers d'écriture, d'improvisation théâtrale, langage pictural, écriture cinématographique, parole du poète qui attestent qu'il n'y a pas de sens "en soi ", qu'il n'y a de sens que de " sens métaphorique ".
C'est la raison pour laquelle le sujet qui s'engage dans ce que J.Lacan a nommé le "Moulin à Paroles ", fait entendre bien plus long qu'il ne compte en dire. Il peut s'en étonner lui-même, acceptant par là le manque dans le procès de son propre désir.
Mais c'est aussi en ce point de rejet de l'inconscient et de déni de la division structurale de l'humain, que doit se situer notre questionnement sur l'idéologie érigée en certitude, laquelle voudrait apporter à la mélancolie contemporaine, sorte de lâcheté de la pensée, une réponse qui serait son envers : la haine.

Simone Molina


Il n'y a pas que la mémoire.
Il y a ces réminiscences,
de ce que l'on n'a pas vécu,
qui nous viennent d'on ne sait où:

Aujourd'hui, c'est l'oeil du requin,
C'est la myopie de l'horizon.


Eugène Guillevic (Art Poétique)


SOMMAIRE

Francine Beddock:" Destinées Arbitraires"

" Le Malaise dans la civilisation est un fait de structure, les formes sacrificielles soumises à l'Autre absolu produisent la Barbarie. C'est par ce biais que sera abordée la question de ces destinées arbitraires pour lesquelles le destin, conjugué sur le mode "c'est écrit pour toujours", n'est autre que la figure féroce de la malédiction où le sujet reste la victime ne pouvant surmonter l'état passif dans lequel le plonge le traumatisme".

Simone Molina : " Je suis semblable à celui qu'en le reconnaissant comme homme, je fonde à me reconnaître comme tel"

"La production de dogmes est inhérente à toute institution humaine Mais alors que le dogmatisme est un déni de la parole subjective, lorsqu'il est conjugué avec le politique, il peut voiler une mise à mal de la loi symbolique, celle qui indique qu'une loi commune existe dont nul ne peut être le créateur mais dont chaque être est porteur et qu'il pourrait énoncer ainsi: "Je suis semblable à celui qu'en le reconnaissant comme homme, je fonde à me reconnaître comme tel " (J.Lacan)

Hélène Brogniart, Christian Lucciani, et Chantal Delmas : " Expérience de théatre d'improvisation de jeunes aux pratiques culturelles différentes "

"Une expérience de théâtre d'improvisation menée par deux équipes de jeunes aux pratiques culturelles différentes : Un groupe de lycéens amateurs, participant à l'activité théâtre de la MJC d'Apt, et habitant Apt ou les villages alentours, et un groupe de jeunes fréquentant le centre social d'Apt, et qui vivent dans les quartiers HLM où habitent des familles provenant du pourtour méditerranéen."

René Pandelon:" Psychose, Style, Suppléance"

"Seront abordées les questions de la construction, création et du style chez le psychotique, à partir de l'expérience d'un atelier d'arts plastiques offrant aux patients un lieu de création : l'atelier Marie Laurencin dans le Service de René Pandelon au CH de Montfavet."


 

" Un français sur quatre a un grand-parent immigré
Vous voulez vous débarrasser de votre grand-mère? "

Anonyme. 1er Mai. Orange


Véronique De Mesmay -Thepot témoignera d'un travail de dix ans d'un atelier d'écriture individuelle et collective auprès de malades alcooliques. (Méthodologie et intérêt thérapeutique -CAP 14). Puis elle évoquera la question de la créativité comme support thérapeutique et son prolongement culturel dans un cadre associatif: l'ACERMA.

Omar Lekloum commentera son film: "Rachid Boudjedra - Itinéraire d'un écrivain "
Il ouvrira le débat sur la question du langage cinématographique.

Des ponctuations impromptues nous seront offertes par Pierre Hely tout au long de cette journée.

Discutants pour la journée: O. Chabre, P. Hely, Y Ronchi, M. Th Santini,

Partenaires, Participants



Francine BEDDOCK, Psychanalyste (Paris)


Une rencontre, ça ne se décide pas, ça ne se prévoit pas, ça arrive ou pas. En tous les cas, une rencontre, ça laisse des traces, traces qui ne sont lisibles qu'après coup. Freud nous le rappelle: ce qui reste, ce sont les traces des traces, c'est cela même qui se transmet.
Ce qui a laissé des traces pour moi, ce fut le colloque "La loi, les mots, le silence".
Que dire quand l'effroi surgit? Il fallait ce jour là trouver les mots qui deviennent parole. C'est donc sous le signe de la rencontre, d'un Karos, au sens grec de ce qui arrive à la bonne heure, que j'ai répondu à l'invitation de Simone Molina.
Six ans déjà. La même persévérance pour dire l'inimaginable de penser la fonction de l'analyste comme indifférent à la marche du monde, pour interroger la responsabilité de l'analyste face au Malaise dans la culture.
Aussi j'ai choisi de dire aujourd'hui, qu'avec la psychanalyse, le fait social est au commencement. Cette proposition peut paraître provocatrice, elle l'est. Peut-être est-ce la fatigue d'entendre que la psychanalyse est une affaire privée, qu'elle ne s'occupe pas du corps. Ces discours, quand on y pense, sont animés par la passion de l'ignorance.
· - C'est oublier la découverte freudienne : le fait psychique a été déchiffré à partir d'une douleur physique qui ne trouvait pas à qui adresser sa plainte.
· - C'est oublier que la fonction de l'analyste est de restaurer la parole de ceux qui sont parlés plutôt qu'ils ne parlent. C'est oublier que la fonction de l'analyste est de débusquer les régions totalitaires du sujet où la pulsion de mort opère en silence.
En ce sens là l'inconscient est politique.
· Enfin, c'est oublier que l'interprétation du rêve n'est pas de décoder les songes avec des signes correspondants, mais de donner la parole au sujet. Le rêve n'existerait pas sans les associations d'idées du rêveur. C'est là où se place Freud. C'est la condition même de l'émergence d'une parole singulière. Aucun maître ne possède le sens, ni le savoir sur l'énonciation. C'est là qu'intervient la coupure épistémologique freudienne, réaffirmée par les apories de J. Lacan : "Il n'y a pas d'Autre de l'Autre", "il n'y a pas de métalangage", ou encore "il n'y a pas de rapport sexuel" . Chacune vient dire que nul ne peut venir compléter le manque de l'autre.
Il y a eu au commencement de l'Autre, de la différence. C'est dans ce sens là que ça commence avec le fait social, tout en maintenant qu'il ne saurait y avoir d'énonciation collective.
Le totalitarisme langagier est issu d'un inceste langagier qui affirme qu'on pourrait tout dire, tout dévoiler. Qu'il y aurait de l'UN, fantasme d'une origine déchiffrable, cernable, anime tout le discours totalitaire. L'aporie "Il n'y a pas de rapport sexuel", veut dire qu'il n'y a pas une langue, mais des langues. L'amour c'est affronter la castration, "C'est sortir de l'enfer de la mêmeté" comme a pu le développer Genie Lemoine à l'occasion du colloque sur "le Dire et l'Ecrit" (dixième anniversaire de la revue Trames - Nice 15 Juin 1996).

C'est dire combien l'interdit de l'inceste nous fait partager la même humanité; les croyances, les cultures, les traditions, la pluralité des langages ne suffisent pas à apaiser la question: "Qu'est-ce qu'un homme, qu'est-ce qu'une femme ?"
L'autre est au coeur de nous-mêmes; cette part inaccessible, c'est aussi le prochain, qui a pour nom l'étranger, celui qui parle d'ailleurs, qui vient d'ailleurs, qui ouvre d'autres horizons. N'est-ce pas là une des modalités du franchissement de l'Oedipe, du sortir de chez soi?
· S'il est inimaginable de penser la fonction de l'analyste comme indifférent à la marche du monde, je formulerais ma question aujourd'hui ainsi: Comment le traumatisme de l'histoire avec une grande Hache, comme le dit Georges Perec, qui soumet le sujet à une détresse insituable peut-il être subjectivisé?
· Comment les événements historiques et collectifs s'inscrivent-ils dans la mythologie familiale et fantasmatique, là où règnent la terreur, l'exclusion, le terrorisme dans sa forme contemporaine et actuelle?
Avant d'aborder la question de l'événement traumatique qui ne saurait recouvrir le traumatisme tel qu'en parle Freud, nous devons nous demander comment s'inscrit la grande histoire dans le psychisme (j'oserais parler d'inscription).
Poser cette question implique de cerner la façon dont se constitue le premier rapport au lien social, le rapport de sociabilité pour le sujet.
Si le Malaise dans la Civilisation est un fait de structure, les formes sacrificielles soumises à l'Autre absolu produisent la barbarie. C'est par ce biais que je me propose d'aborder la question de ces destinées arbitraires, qui n'est pas sans écho avec le destin . " Le Destin " , quand il est conjugué sur le mode "c'est écrit pour toujours", n'est autre que la figure féroce de la malédiction où le sujet reste toujours la victime ne pouvant surmonter l'état passif dans lequel le traumatisme le plonge. Le danger de tout traumatisme est que le sujet en fasse une seconde naissance à partir de laquelle il greffe une identité illusoire, rivé à la merci de ces parole oraculaires.
Qu'est-ce que l'histoire pour l'analyste?
L'histoire, pour les historiens, si on regarde le dictionnaire, ce sont des "récits de faits mémorables" - Nous sentons le flou d'une telle proposition -Mémorables pour qui?- Des historiens comme Braudel ou Duby reconnaissent qu'il n'y a pas d'événements en soi - ça se construit, ça se reconstruit - " Le tout à fait historique est à inventer ".
Pour l'analyste, l'expérience analytique ne consiste pas à la reconstruction de l'histoire familiale que Freud appelle lui-même "Roman". La construction en analyse de l'histoire d'un sujet ne le fait pas advenir, c'est la répétition qui se laisse lire dans les formations langagières de l'inconscient (lapsus, actes manqués, rêve). Dans son retour à Freud, Lacan définit l'histoire comme ce qui fonctionne comme mythe dont la vérité a une structure de fiction. Le mythe interroge toujours l'origine, que cela soit celle de la naissance de l'humanité, celle de la naissance d'une souffrance, celle d'un traumatisme. Si nul ne peut avoir accès au premier jour, au premier mot, nous fabriquons des récits qui subjectivisent notre existence au monde.


Certes, il y en a qui préfèrent les discours au récit, ils choisissent le camp de l'idéologie comme mode d'expression qui est un discours sans sujet.
Comment un sujet peut-il affronter au niveau psychique les terreurs collectives qui postulent l'existence d'un Autre absolu? L'événement traumatique qui sidère, pétrifie, terrorise nous oblige à revenir au lien du sujet dans la constitution du semblable dans le sens où ces violences sont toujours sous une forme ou une autre, le retour funeste de la horde. Aussi je propose de relire les différentes formes de rivalité dans trois textes "Psychologie collective et Analyse du Moi" et "Totem et Tabou" (Freud) et les "Complexes familiaux" de Lacan.
Freud dans "Totem et Tabou" postule la rivalité comme fondement du lien social. La sociabilité n'est qu'un refoulement acceptable de la rivalité. L'établissement d'un Totem, je le rappelle, montre à quel point après le meurtre du père, les frères sont égaux devant une seule chose: L'interdit de l'inceste. Le temps où le père était tout puissant était un temps sans limite et sans loi. Après le meurtre du père, nous entrons dans le monde de la culture. Le meurtre est à l'origine, il entraîne le fondement de la loi, l'interdit de l'inceste. Ce mythe met l'accent sur le fait que c'est le fils qui fait du père un homme.
Dans "Psychologie Collective et Analyse du Moi", Freud montre que "la pulsion sociale" est au commencement. Pourquoi? Parce que la détresse première est celle de rester seul, d'être abandonné. Pour lutter contre l'isolement, il faut contracter une alliance avec d'autres qui ne va pas sans renoncer à être l'unique dans le désir de la mère. Et cette nécessité du groupe n'a rien à voir avec un soi-disant "instinct grégaire" que dénonce Freud, car l'instinct suppose une perspective biologisante, animale, qui n'instaure aucun rapport de désir. La psychologie collective telle qu'en parle Freud, est fondée sur la libido, impliquant un être de désir. Nous retrouvons cette rivalité fraternelle à la racine du fantasme fondamental que Freud ramasse dans la formule grammaticale "On bat un enfant". Fantasme qui montre qu'au fondement, pour être aimé, reconnu, il faut être battu. C'est un peu scandaleux comme proposition, pour qu'elle soit acceptable par le conscient, le sujet en passera par un autre "Ce n'est pas moi qui suis battu, c'est mon frère".
Nous voyons que tous ces textes postulent la rivalité comme première qui suppose un autre, un semblable. Pour que le monde soit vivable, il faut juguler la jalousie pour ne pas s'entre-tuer. "Si je ne suis pas le seul à être aimé, nous sommes, dans la fratrie, aimés d'un amour égal" ; ainsi la jalousie est transformée en un fantasme d'égalité. Comme tout amour ne supporte pas de tiers, le groupe des "frères" constitué, s'élève contre un autre groupe qui trinque. N'est-ce pas le traitement réservé à l'étranger?
Les effets de la démocratie conjuguent ce fantasme d'égalité comme défense contre la jalousie première, fondement de la solidarité, qui dans ses modes les plus divers produit les effets pervers que nous connaissons ; déni de la différence et de la distinction. Cette égalité produit une parole universelle qui s'élève contre toute parole singulière conduisant à une massification du sujet. Pour échapper à la rivalité qui est l'expression d'être le premier dans le désir de la mère, l'amour du père, celui du chef, le paranoïaque s'identifie au père tout-puissant de la horde. Freud dit bien que le paranoïaque nie cette première identification, et qu'il se met en lieu et place de l'origine. Le déchaînement de toutes les violences collectives prend sa source dans cette position qui se veut inébranlable. Il faut en passer par la rivalité pour accéder à l'autre.

L'homme ne peut envisager son destin que dans un rapport au monde auquel il appartient. Le lien social se fonde à partir du frère "De la Guerre et de la Paix ", que chacun entend dans l'universalité de l'énoncé "Tu es mon frère". La fratrie est la trame où se noue le destin de l'homme avec le monde. Nul ne peut en faire l'économie. Le destin, pour l'analyste, c'est l'autre. Le lien fraternel, Lacan en fait un complexe fraternel, complexe d'intrusion qui fonde le rapport primitif à la sociabilité. Si la rivalité est première, c'est qu'elle se fonde d'abord sur le rejet du frère, alors que la pacification de cette pulsion va constituer la fraternité.
Le temps du sevrage est l'ébauche de la constitution de l'autre, ébauche, car le moi n'est pas constitué. Cette expérience de la perte est rejouée à la naissance d'un frère ou d'une petite soeur, dramatiquement, parce que le sujet voit que ce temps est révolu, et qu'il y en a un autre qui peut en jouir - Il s'aperçoit que dans le semblable, il y a un autre et c'est là que le sujet découvre son incomplétude.
Nul ne peut se suffire, c'est notre condition humaine. Néanmoins, cette opération, si je puis dire, ne se fait pas toute seule, il y a un insupportable qui s'exprime dans le sentiment d'envie par lequel passe tout sujet, d'où la présence d'un fantasme de meurtre envers le nouvel arrivant, exprimé chez chaque sujet. L'expression de ce sentiment d'envie peut aller jusqu'au meurtre réel. Dans la paranoïa, on tue l'autre, parce qu'on croit qu'il n'y a qu'une place.
Ce fantasme nourrit la figure du mauvais oeil qui n'est rien d'autre que l'expression d'un sentiment inconscient de culpabilité, s'exprimant dans un "je ne le mérite pas".
Elever l'homme à sa dignité d'humain, c'est le conduire à comprendre, qu'il sache que personne n'est titulaire d'une place. L'homme ne s'humanise pas tout seul. Le destin de l'homme dans son rapport au monde passe par la relation au frère, et nous percevons que c'est à partir du singulier que peut se ressourcer l'universel.
En effet, la violence collective qui s'attaque à l'identité réactualise ce temps où le sujet découvre, non sans désarroi, que le semblable peut lui ravir sa place, jusqu'au meurtre. Nous avons vu aussi combien cette certitude de penser qu'on occupe une place et qu'on ne veut pas en partir, peut conduire à se penser comme étant à l'origine d'une lignée ; figure du tyran, de l'usurpateur. Ces formes de paranoïa réclament un monde pur, originel, sans faille. Il n'y a pas d'égalité, car devant le désir, chacun parle sa langue, sa parole est unique.
La revendication de l'égalité devant le désir du père nourrit le fantasme qui, porté à son comble, est au fondement de toutes les parodies de l'histoire qui postulent la venue d'un homme nouveau avec lequel on fait table rase du passé.
Quand nous sommes devant les terreurs de l'histoire, souvent indicibles quand le lien ne prend pas en charge la mémoire, elles renvoient, dans tous les cas à ce lien primordial au semblable. J. Lacan dit bien : "Le collectif n'est rien d'autre que le sujet de l'individuel". Le collectif commencerait avec chaque homme.
C'est là que la psychanalyse est une subversion du collectif.
· Tous les mythes fondateurs , d'Oedipe à Moïse, en passant par Totem et Tabou, montrent à quel point, les fils sont les analyseurs du père.

J'ai présenté au Colloque sur "Littérature et Psychanalyse" à Toulouse, en Décembre 1994, le cas du fils Mann . Je vais en retracer les lignes essentielles et mettre l'accent sur le fait que Klaus Mann incarne la figure de l'objet du refoulé de la terreur de la civilisation.

Nous avons dit que l'égalité ou l'accord n'existait pas, puisque chacun parle sa langue articulée au désir qui la marque de sa distinction. Personne ne parle la même langue et nul ne peut renoncer à sa langue maternelle.
Klaus Mann, opposant virulent au régime nazi, lors de son exil, renonce à sa langue maternelle, l'allemand. Pris dans l'aliénation d'un rapport incestueux, il se suicidera après la guerre, à Cannes en 1951. Il n'a de cesse de confondre la langue allemande avec le jargon nazi, et dans une jouissance par lui-même ignorée, il se pensera le garant de la pureté de la langue se soumettant à la figure du tyran, qui souhaite "une langue nettoyée", une langue pure. Ce qui ne l'empêche pas, et c'est là, l'inadmissible de l'inconscient, que sur le plan conscient, il ait été l'une des figures de l'écrivain émigré des années 30 le plus féroce contre le régime nazi.
Alors que ce qui sauvegarde le père, c'est qu'il distinguera le germanisme poétique, historique, de la barbarie nazie, affirmant sans ridicule à son arrivée aux Etats-Unis : "Là où je suis, là est la culture allemande". Autrement dit, pour le père Thomas Mann, un écart est maintenu entre langue maternelle et jargon nazi, ce qui le protège de toute pulsion meurtrière contre lui-même.
L'inceste chez Klaus Mann avec la langue maternelle va se conjuguer avec le complexe fraternel. L'exil, qui est largement décrit dans ses deux grands livres le 'Tournant" et "le Volcan" l'a fait régresser et l'a renvoyé aux terreurs infantiles d'abandon primordial, qu'il a vécu à l'âge de huit ans - de l'horreur de la créature abandonnée. C'est là où le rapport entre la constitution de l'ébauche de la notion de l'autre peut être le lieu de régression d'un traumatisme de l'Histoire. Il revit le pathétique de la relation au sevrage avec son frère cadet Goldo Mann:
"Aucun doute, la voiture d'enfant dont je me souviens, c'est celle que j'enviais à Goldo. La voiture d'enfant, c'est le paradis perdu. L'unique période de notre vie, absolument heureuse ; le berceau pour moi fut un bateau, symbole de la fuite, de l'échappée bienheureuse. Peu à peu ce berceau a changé de forme, couleur plus triste et plus sombre. Berceau et cercueil, tombe et sein maternel."
Ces paroles de Klaus Mann, rappellent d'une façon étonnante ces mots de J. Lacan dans " les Complexes Familiaux " : "Cette tendance à la mort vécue par l'homme - comme objet d'un appétit; sous la forme originelle que lui donne le sevrage, se révèle dans les suicides, tombe et sein maternel... tout sorti de la hantise du paradis perdu d'avant la naissance et la plus obscure aspiration à la mort ". Cette aspiration à la mort est parlée par Klaus Mann au niveau d'une conscience aiguë du réel que traverse la civilisation.
Dans "Le Volcan", il écrit: "Rejetée, abandonnée par les meilleurs de ses fils, on dirait que la civilisation aspire à la ruine. On dirait qu'elle s'est suffisamment épanouie et qu'elle souhaite retourner en arrière, à la forêt originaire d'où elle est sortie"... plus loin il ajoute, "le raffinement de la technique triomphe... nous nous acheminons vers la fin."

Le suicide, pour Klaus Mann, est entendu comme recherche de purification du monde, sacrifice universel, inscrit il faut bien le reconnaître, dans une succession implacable de la destinée familiale. Du côté maternel, une tante se suicide par défenestration, un oncle meurt en Argentine de cause mystérieuse.

Du côté de la branche paternelle, le père de Thomas Mann se suicide à l'âge de 51 ans, deux soeurs se suicident. Le complexe d'intrusion, quand le sujet en reste là, fait le lit des nostalgies de l'humanité dont Lacan dès 1938 dénoncera l'utopie sociale. Destinées arbitraires, sans aucun doute!
Dans "Les Complexes Familiaux", Lacan parle d'hérédité psychique du suicide. Suicide qui rappelle cette fascination, ce sentiment d'être capté par le non-être, le néant, comme chez Pavese
L'histoire de Klaus Mann est traversée par le contemporain d'une histoire, dont le tissu social entre l'industrialisation des pères, la coupure des traditions, et la montée du nazisme contribue dans le trajet d'une vie au retour métaphysique de l'harmonie universelle, abîme de toute fusion, séduction mortelle du passé.
Si les terreurs collectives touchent au traumatisme originaire et au complexe d'intrusion, il est nécessaire de revenir à l'événement traumatique, quand il met en jeu la vie d'un sujet, il ne comporte pas d'érotisation, de rapport à l'autre, mais une jouissance muette, sidérante, dans laquelle la pulsion de mort est à l'oeuvre, silencieuse.
C'est en ce sens là qu'il ravive le traumatisme premier, qui est celui de la naissance, non pas celui de Rank, mais tel qu'en parle Lacan dans son Séminaire sur l'Angoisse : "le traumatisme de la naissance, n'est pas la séparation d'avec la mère, mais l'aspiration en soi, de ce milieu foncièrement autre". L'angoisse naît avec la vie. Ce foncièrement autre c'est le Complexe du Prochain, désigné par Lacan comme Das Ding, la chose, l'autre absolu du sujet, sa part d'étrangeté radicale.
Les violences collectives dont l'agent n'est pas nommé renvoient le sujet à un sentiment d'effroi qui se manifeste par la sidération, par ce qui laisse sans voix. Elles ravivent ce sentiment originel de l'abandon primordial (Das Ding). Cet abandon touche à cette dépendance première de l'enfant par le vu et l'entendu, de cette "mère inassouvie" dont parle Lacan, temps où l'enfant absorbe autant qu'il est absorbé: c'est "l'embrassement maternel".
Le complexe du prochain s'articule au complexe fraternel où l'expérience du sevrage est une expérience de rapt, de ravissement de l'objet primordial par l'intrus. Lorsque l'aîné qui ne parle pas encore regarde le cadet téter:
Lacan dit: "quel est le plus regardé ?" Ici "Il y a risque que le partenaire confonde la patrie de l'Autre avec la sienne propre et s'identifie à lui." L'image du frère non sevré, dit Lacan, n'attire une agression spéciale que parce qu'elle répète l'imago de la situation maternelle. C'est ce que nous avons vu avec K. Mann, pour lequel tout cela s'est doublé d'un sentiment primordial d'enfant abandonné: sa mère était au sanatorium quand il était tout petit, et il a été confronté à la mort plusieurs fois dans la petite enfance.
Il y a eu régression, qui pourrait se dire ainsi "Puisque je ne suis pas moi le sein, je régresse pour l'être, pour être l'objet de ma mère". L'exil a renvoyé Klaus Mann à ces terreurs infantiles d'abandon primordial qu'il n'a jamais pu dépasser

Dans le livre "Les trois temps de la loi" ; Alain Didier Weil démontre combien le "Sujet traumatisé parce qu'il a perdu le soutien de la loi symbolique est soumis à cet état d'urgence".

Des sujets qui ont échappé aux violences collectives, vivent dans un autre temps où vie et mort sont les seuls repères.


Il faut essayer de réintroduire le quotidien au delà de la survie, pour recréer une temporalité afin que le sujet ne soit soumis, au destin, au "tout ou rien", qui est le sens même de la malédiction.
Face au terrorisme, aux violences collectives, aux tremblements de terre, aux exils forcés, à toutes ces formes de ségrégation, le champ social se mobilise avec une équipe de psychiatres, de psychologues.., et l'on assiste à cet "universel reportage" dont parle Mallarmé qui vient dire "ce qu'est le traumatisme", produisant un savoir constitué, tout puissant, anticipant et déniant toute position subjective. Discours du maître qui est une défense du champ social par rapport à sa responsabilité collective. Quand un sujet a subi un traumatisme, cet événement quel qu'il soit doit être réintégré dans une histoire singulière.
Accepter qu'en temps de terreur les mots ne soient pas tous perdus, c'est cela même qui met en échec toute parole définitive, tout en sachant que rien n'est plus subversif que de ne pas prétendre à une solution. La fonction de l'analyse est de contrecarrer les paroles arbitraires dans lesquelles le sujet se trouve aliéné, ne pouvant écouter que les voix où résonne le silence du monde.
Le destin pour l'analyste n'est pas "c'est un écrit pour toujours", paroles prédicatives d'absolu. La fameuse surdétermination chez Freud n'est que celle d'un "c'est inscrit" tout sujet est inscrit dans une lignée et un lignage. Ce qui lui arrive n'est autre que ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire.

Le destin est alors une marche, un mouvement dont les temps logiques de Lacan sont les scansions, "ce qui vous a fait", puis un temps pour comprendre "ce qui vous fait", enfin un temps de reconnaissance "de ce qui arrive".

La question qui hante notre terrible fin de siècle ne cesse de s'écrire ainsi: " Où était l'homme à ce moment là ?- qui est mon semblable? "

Ce qu'un Malraux disait, ce qu'un Semprun répète: "Je cherche la région cruciale de l'âme où le mal absolu s'oppose à la fraternité."

 


Simone Molina, Psychanalyste, (Avignon)


Introduction

Le 11 Novembre 1995, l'association" le Sursaut", composée de diverses associations de la région de Carpentras et des alentours, organisait une manifestation qui rassembla 3000 personnes d'horizons divers, venues, dans les rues de Carpentras, dire leur refus de voir parader le grand chef charismatique de l'extrême-droite française, leur refus de son appropriation de cet événement dramatique survenu en Mai 1990 : La profanation du cimetière juif, affirmer aussi leur refus de laisser dire et faire une extrême droite galvanisée par ses succès électoraux, leur refus d'une nouvelle manipulation de l'Histoire celle-ci actuelle, en train de s'écrire.

Cette manifestation fut organisée dans l'urgence. Les responsables attendaient 1500 personnes - dit-on -. Il en vint le double. C'est dire combien Carpentras est un symbole.
La venue du Front National ce 11 Novembre 1995 à Carpentras ne doit pas être prise à la légère. Elle fait partie d'une stratégie . Car, il faut le dire, et le répéter: Cette partie de l'extrême-droite française que l'on nomme le "Front National", ce n'est pas seulement un grand chef charismatique et des électeurs, généralement décrits comme ne sachant pas ce qu'ils font!
L'extrême-droite, c'est aussi des théoriciens. Ce dont atteste l'excellent ouvrage de Guy Konopnicki, "Les Filières Noires", paru en Avril 96, qui analyse les filiations de l'extrême-droite française, filiations théoriques bien sûr, mais quant aux choix stratégiques de prise du pouvoir.
Nous ne pouvons donc considérer le placardage, par l'extrême-droite, sur les murs de la région, de ces mots "Le Pen - Pardon", seulement au titre de "provocation" : c'en est une, certes, mais c'est plus que cela. La violence sémantique fait partie de la stratégie de l'extrême-droite.

Cette violence sémantique joue, à travers la négation de la Mémoire et de l'Histoire,
1) sur "l'équivoque".
2) sur "la culpabilité"
3) sur le mensonge délibéré comme arme de propagande.

Autrement dit, elle a pour alliée la capacité de refoulement de chacun d'entre nous ou le déni qui, pour certains, est la marque de l'impossibilité à assumer dans sa propre histoire familiale un héritage trop lourd à porter. (cf. " Naître victime, naître coupable" de Peter Sichrovsky. Points actuels).

Dire "comment", plutôt que" pourquoi" est la tentative de ce texte qui est une suite logique,- d'une part de mon interrogation quant à cette impossible articulation du subjectif et du collectif et donc des effets des nouages qui s'opèrent pour tenter de réduire cet impossible articulation

- et d'autre part de mon refus de participer, par un silence tétanisé, à la montée des thèses d'extrême-droite en Europe, en France, certes, mais dans ma région plus particulièrement qui a vu, en 1995, l'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite dans plusieurs villes du midi de la France et, la prise en compte de plus en plus ouvertement assumée, de certaines de ses thèses par des élus municipaux, avec les conséquences concrètes que cela implique: Par exemple, à Carpentras, retrait récent par la municipalité, d'une subvention pour une " maison pour tous "dans un quartier défavorisé, ce que fait, par ailleurs la municipalité actuelle d'Orange. Mais à Carpentras, cela se sait moins, où les choix extrêmes de la municipalité se posent sous une" couverture" de droite.


Avant d'aborder ces trois points par où s'exprime la " violence sémantique" de l'extrême-droite française, trois points que je tenterai de mettre en perspective avec la question de la Mémoire et de l'Histoire, il m'importe de rappeler quelques éléments de réflexion issus d'un colloque qui s'est tenu à Carpentras-Serre quelques mois après la profanation du cimetière juif en Mai 1990.
Ce faisant, je voudrai repréciser en quoi la question de savoir si cet acte a été commis par l'extrême-droite organisée ou par des adolescents de la ville, Si elle est importante sur les plans juridique et politique, n'entame en rien le problème soulevé par cet acte barbare, et la question de la possibilité même d'une telle transgression. (Au moment où ce texte est publié le procès de quatre jeunes adultes inféodés à l'extrême-droite a eu lieu à Marseille, suivi de condamnation à des peines d'emprisonnement. Cf note 7)
En effet, la mise à mal du Symbolique par la transgression d'un tabou l'atteinte à la sépulture et au corps d'un défunt entraîne, pour les vivants, cette affirmation mêlée d'effroi: la mort elle-même ne serait plus un refuge? . Ce refuge du sujet est, comme l'écrit A.Didier-Weil, un "lieu topologique interne", et non pas seulement un lieu transcendant, tel que le discours religieux définit la mort.
Or c'est la constitution en chacun de nous de ce" lieu topologique interne "qui rend possible la notion même d'altérité et qui rend impossible la mise en acte du désir de "Toute-puissance", mise en acte mortelle pour l'autre et déshumanisante pour qui s'y trouve enchaîné.
L'atteinte au corps d'un défunt produit l'effroi car il implique une "malédiction" . La malédiction à laquelle les vivants sont alors confrontés pourrait s'énoncer par le glissement de la proposition haineuse : "Ma haine te poursuivra jusque dans la mort" (proposition haineuse certes, mais qui considère tout de même l'autre comme participant au registre de l'humain),à celle-ci, qui jette l'autre hors de l'humanité, et paradoxalement pour qui l'énonce, le met lui aussi hors de l'humain: "Il n'y a pas de repos possible pour toi, ni de dialogue possible pour les vivants ".
Car, s'il n'y a pas de repos pour les morts, il n'y a plus de référence symbolique d'un "ailleurs" pour les vivants, il n'y a plus de" lieu topologique interne". Celui-là même auquel l'humain, quand il a tout perdu, découvre qu'il peut s'adresser en invoquant - comme devant une sépulture réelle- un Autre inoubliable, par ces mots:
(...) "C'est toi, l'absent à qui je parle, qui m'as fait le présent de cette parole qui parle de ton absence" (A.Didier-Weill : Les trois temps de la Loi)


A) --Le colloque de Carpentras-Serre :" La loi, les mots, le silence" juillet 1990

Les 22 et 23 juillet 1990, deux mois après la profanation du cimetière juif de Carpentras, les responsables du "Point de Capiton",( Espace de Recherches Psychanalytiques et des Disciplines Affines), animaient un colloque intitulé "La Loi, les Mots, le Silence".


Ce Colloque, qui se tint sur deux journées à Carpentras-Serre, rassembla 350 personnes. Il fut organisé en quelques semaines, dans l'urgence, et le nombre de participants dépassa ce que nous pouvions imaginer, puisque le Festival d'Avignon, comme celui de Carpentras se déroulaient dans le même temps, avec l'attraction que l'on sait.

· Les intervenants invités étaient de disciplines diverses et venaient de différentes régions de France.
S'ils avaient répondu favorablement à notre appel c'est que nous avions précisé que ce colloque se devait d'être une rencontre qui voulait questionner, plutôt que conclure, qui espérait ouvrir le champ de ce que les psychanalystes nomment "le Symbolique" plutôt que laisser le champ de "l'Imaginaire" à la merci des mots circulant par médias interposés. Il s'agissait donc d'interroger à travers ses effets, un Réel.


· Nous savions que l'enquête était en cours.
Mais, s'il importait à la justice de savoir s'il s'agissait d'une action menée par un commando politiquement organisé ou d'un acte, comme cela se murmurait déjà, sans plus de preuves qu'aujourd'hui, mené par des adolescents de la ville, le traumatisme produit par cet acte était à interroger.
En effet, "le traumatisme issu de ce qui a eu lieu à Carpentras est le signe que quelque chose revient à la même place - non pas sur le plan du réel de l'événement, mais sur celui de l'effraction fantasmatique. Cette profanation bouleverse car elle prend des allures de répétition qui rappelle que les religions funèbres, celles du nazisme, ont engendré des enfants et des petits enfants. Que cet acte vienne d'antisémites organisés ou d'adolescents égarés, on sent bien que notre société n'a pas empêché une transgression traversée par une pulsion de destruction en exercice qui vient exhiber un " tout est permis". Cet acte est le symptôme d'un défi porté à la mémoire, à l'histoire, à la mort elle-même."
(Fr Beddock 1990 Actes du Colloque de Carpentras-Serre)

En deçà de l'horreur du passage à l'acte que constituait une telle profanation, avec, l'attentat sur le corps exhumé d'un défunt (ce qui ne s'est jamais produit lors de précédentes profanations de cimetières) et quelque soient leurs auteurs, il s'agissait donc, lors de ce colloque, d'interroger le trop-plein de mots et d'images qui précédèrent cette profanation,- dérapages sémantiques, tribune ouverte à tout- va aux propos de l'extrême-droite médiatisée sous prétexte de ne pas la" diaboliser".
Diabolos, en grec, veut dire" calomniateur", ne pas vouloir "diaboliser le discours de la haine et de l'exclusion que profère l'extrême droite est un déni de ce qu'il est: calomniateur, pour arriver à ses fins, le pouvoir.

Or, après les diverses manifestations en Vaucluse, ou à Paris, qui témoignèrent de la prise de conscience soudaine d'une limite, d'un tabou transgressé, le silence se fit pesant. Et tout particulièrement dans cette région en Vaucluse ; c'est pourquoi, ce colloque voulait aussi questionner le silence étouffant qui suivit cette profanation alors que l'enquête s'avérait difficile (**1):

· Silence de refus?, silence de vérité? silence de déni?
C'est-à-dire silences concomitants à l'impossible de penser un tel acte ainsi qu'à ce à quoi il renvoyait pour ceux qui s'indignèrent: la barbarie nazie en tant qu'elle fut la mise en acte de l'attentat de masse sur l'humanité (crime contre l'humanité) en la personne de chacun, un à un, des juifs et des tziganes déportés et gazés dans les camps d'extermination nazis.
Nous ne devons avoir de cesse de rappeler la spécificité des crimes nazis, certes, mais nous devons aussi insister sur ce fait que ce "crime de masse" était la mise en acte de la négation de la singularité de chaque être humain déporté certes; mais en même-temps, à travers lui il s'agissait pour les nazis d'extirper la notion de singularité pour chacun . Et chacun se laissa dessaisir par la peur parfois, mais aussi par la lâcheté, de la capacité de s'opposer. (cf. le documentaire sur Arte en mars 96: La vie quotidienne sous le 3ème Reich)
Niant la singularité de chacun les nazis ont bafoué l'humain, faisant fi du nom de l'Homme, et, pour chaque être humain déporté et exterminé, faisant fi de son histoire familiale, de ses amours et de ses peines, et du fait que chacun était aussi porteur d'une histoire plurielle, autrement dit : d'une culture qui faisait lien social.

Si la profanation de Carpentras n'est pas un crime nazi, en cela que le nazisme est un ensemble cohérent et diabolique mis en oeuvre à un moment de l'Histoire, elle a été le rappel de la dimension de l'horreur et de l'abjection dont le nazisme a été l'initiateur, par la négation de la sépulture ( pas de trace ) et du nom (un numéro tatoué sur la peau)
Dans le cimetière de Carpentras, par l'atteinte du sacré de la sépulture,-
- et pas n'importe laquelle et pas n'importe quel sacré puisqu'il s'agissait d'une sépulture juive -, c'est à l'homme qu'on portait atteinte, à 1' homme à travers ce qui le constitue comme humain.
Par leur extrême diversité, les milliers de personnes silencieuses et recueillies dans et autour du cimetière juif de Carpentras quelques jours après la profanation témoignaient de cela, que J.Hassoun, le 21juillet1990, exprima ainsi:
En réponse à la question : "Pourquoi est-ce que la profanation d'un cadavre mobilise tant de gens alors qu'il y a eu tant de crimes racistes depuis 5 ans crimes sur les vivants ? -".
"Le cadavre c'est l'ultime, dit-il -, parce que le mort ce n'est plus du cadavre, le mort c'est un nom."
Or c'est justement ce que les nazis ont voulu effacer, en exterminant des millions de juifs et de tziganes, comme sous-hommes, ils voulaient effacer jusqu'au souvenir de leur nom par l'absence de sépulture et par l'effacement, dans la mémoire des vivants, de ce qui avait eu lieu. Ils voulaient en faire un" non-lieu de la mémoire"
"Vous êtes en train de mettre en acte une histoire glorieuse, la plus grande page de l'histoire de l'humanité, mais cette histoire ne sera jamais écrite" : ces propos sont ceux de Himmler lors d'une conférence des généraux SS qu'il avait réunis Posen, pour parier de la "Solution Finale" (cité par S. Friedlander dans "Reflets du nazisme")


· A l'entrecroisement des mots et du silence,
le troisième point que ce Colloque de juillet 1990 voulait aborder était la question de la Loi, la loi juridique, bien-sûr, mais surtout la "Loi Symbolique" : Celle qui indique que la parole est" le site humain par excellence" laquelle témoigne de la division du Sujet, et permet la transmission symbolisante d'une mémoire familiale et historique.
(cf. M.Fennetaux dans son excellent article de la revue Césure N°4 :" L'avenir a-t-il une civilisation?").

Là donc où la parole n'a pas cours, la transmission de la mémoire se produit dans le réel, c'est-à-dire dans le passage à l'acte, mais peut-être aussi dans le déni de la parole par l'émergence du discours dogmatique: celui du Maître, qui, s'il fait groupe ne fait pas lien social.
Le collectif, par la reconnaissance d'une pluralité des langages, implique la présence du subjectif, au contraire du groupe qui, tourné vers le discours d'un maître ne peut produire aucune parole subjective. Le groupe se soumet au dogme et annule toute tentative de subjectivation d'une parole singulière . (groupe vient du latin noeud, collectif du verbe latin: rassembler).
Du collectif au groupe il y a cette mince différence et pourtant essentielle la reconnaissance d'une fonction tierce qui permet le lien social dans un collectif, est absente du groupe soumis au maître par un processus d'identification fascinée.

Cette fonction tierce peut être représentée par l'énigme que constitue la Loi, pour chaque sujet quelque soit sa fonction, y compris donc le représentant élu qui s'il est le représentant de la loi commune ne la présentifie pas, ne l'incarne pas. Incarner une fonction et incarner la loi elle-même, ce n'est pas équivalent:
Dans un groupe, au contraire du collectif, la loi est présentifiée par le chef qui l'incarne et qui justifie, de ce fait, sa toute-puissance.

Or la Loi symbolique ouvre le sujet à la dimension du temps et donc de la mémoire comme pouvant être transmise au-delà de la mort biologique de ceux qui ont vécu l'histoire, familiale ou historique.
En effet" le devoir de toute communauté humaine est d'être dépositaire de la Mémoire (...) Ce lieu, s'il est préservé, permet aux êtres de tenir ensemble".
C'est pourquoi, la barbarie de cette profanation, signifiait par l'atteinte à un lieu de mémoire, la fragilité du lien social et le questionnement sur la transmission

Les questions qui nous réunissaient donc en ce mois de juillet 1990 étaient:
--1) Comment penser ce que cet acte représente pour chacun, qui en a été bouleversé.
--2) Comment, aussi, penser ce que cet acte barbare nous enseigne de ce qui est en jeu aujourd'hui dans le social, dans l'actuel du social, tant il est vrai que l'émotion qu'il a suscitée était bien le signe d'une interpellation du lien social.


· Six ans après, cette interrogation, loin de s'épuiser, s'est accru du travestissement qu'a voulu en donner l'extrême-droite:
Rappelons-nous le contexte dans lequel nous étions, alors, en 1990, contexte qui, hélas, ne s'est pas apaisé aujourd'hui quant à la xénophobie et qui a vu, en 1995, un parti d'extrême-droite, prendre le pouvoir dans plusieurs villes du sud de la France:
Dans les années 80: passages à l'acte racistes allant jusqu'au meurtre pour délit de faciès, profanations de cimetières, et dans les premiers jours de Mai 90,dans la région même, inscriptions d'étoiles de David sur des magasins du centre-ville d'Avignon et bien-sûr un discours de plus en plus percutant, car relayé par les médias, du grand chef charismatique de l'extrême-droite française.(**1bis)

Cette profanation, outre son caractère de réalité - au sens de "fait historiquement daté",- confrontait chacun de nous à ce que les psychanalystes nomment" le Réel", c'est-à-dire cette "Chose" dont on ne perçoit que les effets : l'effroi et qui attestait de ce que J.J Moscovitz a nommé " une jouissance nazifiée".
En ce sens, cet acte barbare a fonctionné comme un signe venant du Réel, de l'impensable, appelant un temps d'éveil, traduit par un acte dont la teneur symbolique est importante : se recueillir dans et autour du cimetière, manifester silencieusement ( cf. la manifestation organisée par le MRAP à Carpentras la veille de la cérémonie au cimetière).

Si l'extrême-droite tente, en novembre 1995, de fustiger le moment de recueillement qui vit la présence de personnages politiques divers, si elle tente d'en faire un objet, et non plus un "acte", un objet donc dont on puisse se moquer ou avoir honte, c'est qu'elle a perçu là une résistance à ses thèses . Mais c'est aussi qu'elle tente d'oeuvrer sur la culpabilité liée au fait que de tels moments d'émotion subjective sont rapidement recouverts, refoulés, voire déniés par ceux qui les ont vécus, et qu'il est toujours douloureux de les interroger dans l'après-coup, c'est-à-dire de les subjectiver


· La démocratie se joue dans ses institutions certes, mais aussi dans la capacité des citoyens à subjectiver les événements contemporains au regard de la mémoire transmise par les anciens.

A banaliser les mots et à oublier de se révolter, à laisser l'endormissement nous gagner, on joue, sans même le vouloir, (mais sûrement en n'en voulant rien savoir"), le jeu de ceux qui réécrivent l'Histoire, qui font violence au langage pour le détacher de ses attaches contextuelles et l'accommoder "avec ruse et habileté" à une sauce dogmatique.

J'avais, en introduction à ce Colloque, cité cette phrase de F. Beddock

"Quand, sur la scène privée l'oubli est une nécessité, sur la scène sociale, l'oubli est une trahison"
Cela est toujours d'actualité, et cela ne cesse pas de l'être !
Mais l'on pourrait ajouter: Alors que sur la scène intime le mensonge est une fiction, et par conséquent l'étui de la vérité du sujet, -vérité toute subjective, et qui ne vaut que pour lui -, sur la scène sociale, le mensonge, est une tromperie délibérée, un artifice pervers.

C'est, aujourd'hui, par un point d'appui dans la scène sociale que l'extrême-droite avance des réponses qui peuvent nous apparaître comme d'une criante banalité quant à la manière dont l'être humain se structure dans l'enfance.
En effet, il est banal d'assister à ce scénario, infantile qui, lorsqu'il se perpétue devient un symptôme névrotique pour l'adulte : poser l'autre comme porteur de tous ses maux, à défaut de pouvoir trouver les mots pour dire sa singularité.
Dans l'enfance, le second temps de la haine de l'autre peut être alors la légitimation de cette haine par l'adulte tutélaire qui, de ce fait, faillit à sa place d'être le représentant d'une possible altérité.


· Y aurait-il des chefs charismatiques qui pourraient fonctionner, par idéologie, comme ces adultes tutélaires incapables d'être les représentants de l'altérité?
La clinique auprès d'enfants et d'adolescents montre combien la légitimation de la haine par l'adulte tutélaire est un élément de déstabilisation du sujet et par conséquent de déliaison sociale.

La violence sémantique de l'extrême-droite, par le discours de son chef charismatique vise aujourd'hui à légitimer, sur la scène sociale, et particulièrement dans les communes où elle s'est fait élire, une réponse d'une banalité affligeante pour un analyste: "C'est la faute à l'autre". Et l'on en reste comme tétanisé ! Puisque c'est par l'élection démocratique que ses représentants sont arrivés à la magistrature de ces villes. C'est donc ce paradoxe qu'il s'agit d'interroger:

Car, si sur la scène intime, la mise en cause de l'autre est névrotique, dans le passage à la scène sociale l'idéologie d'extrême-droite s'appuyant sur cet aspect banalement névrotique, légitime et la haine et la névrose, leur donnant un statut rarement reconnu au sein de la famille. En effet, dans une famille, la jalousie, et la haine, même si elles ont cours n'ont que rarement le droit de se dire . Le tout-permis quant au dire, qui est l'apanage des extrêmes-droites rencontre la jouissance à "flirter" avec l'inter-dit, apanage de nos sociétés démocratiques.

Comment donc le lieu du "politique", qui est dans une démocratie en place de "médiateur" '(souvent défaillant certes, mais à ce titre qui en garantit le principe ), peut-il, par un retournement pervers devenir le lieu d'où s'opère la déliaison?

Voyons à présent, en quoi l'utilisation dans le langage de l'extrême-droite de l'équivoque, et du mensonge délibéré est une courroie stratégique employée par ses théoriciens pour mettre en oeuvre la culpabilité de chaque un et chaque une pris et prise, comme tout être humain, dans l'entrecroisement d'une histoire singulière et d'une histoire plurielle familiale et historique.

B : L'EQUIVOQUE :Entre "Irrationnel" et "Non-sens", entre Dogme et Parole.

Dans l'article de L'Express du 7 au 13 décembre 1995 on peut lire ces propos d'un théoricien de l'extrême-droite française : "Qu'est-ce donc que la politique telle que nous l'entendons? Le royaume des bons sentiments? Certainement pas! Celui du droit? Pas davantage . Le domaine de la force? Il se peut bien ... Celui de l'habileté et de la ruse? Peut-être aussi...".

Entre la violence faite au langage "par ruse et avec habileté" et celle mise en acte sur le corps de l'autre-vivant ou décédé -,il y a un dénominateur commun :La tentative de devenir le maître en jouant de l'irrationnel
C'est dans cette tentative, sans cesse recommencée, et médiatiquement calculée, que réside la force de l'avancée de l'extrême-droite . Et cette tentative se déploie sur ce paradoxe de l'équivoque, maniée "de main de Maître" par ses théoriciens.


· Qu'est-ce que" l'équivoque"?
L'équivoque, c'est le sel de la vie. C'est ce qui fait le trouble du dévoilement . C'est ce qui nous habite sans que l'on y prenne garde . Alors, pourquoi se garder de quelque chose de si plaisant? Et de si banal !
L'équivoque, ce sont les jeux de langage, les glissements de sens, tout ce qui fait la difficulté de l'acteur comique ... en bref, l'équivoque, c'est" la psychopathologie de la vie quotidienne" . L'équivoque concerne l'humain dans sa sexualité en tant qu'elle vient lui rappeler que "ça ne va pas de soi" d'être un humain sexué.
L'équivoque implique donc l'adhésion de l'auditeur, au moins en cela que son identité lui pose question. Là encore, phénomène banal, s'il en est! Qui ne connaît pas de tels moments de vacillement?

· C'est en touchant à cela que le discours qui nous est servi par l'extrême-droite est hypnotique, comme tout discours pervers. Il est hypnotique car acquis à la duplicité, c'est-à-dire volontairement, sciemment double.
Apparemment, il ressemble à ce livre du bon vieux Docteur Spoock, à l'usage des jeunes mamans: L'important n'est pas, d'abord, le contenu de la réponse L'important est de faire passer l'idée qu'il y a toujours une réponse, et que c'est "le maître", le docteur en l'occurrence, qui a LA réponse, à portée de main, et tant pis si, le lendemain, ce qui attire l'oeil est le contraire écrit quelques lignes plus loin! Le bon Dr Spoock est rassurant, ça marche, ça calme l'angoisse, la réassurance! Mais ça ne résout rien, ça n'indique rien quant au problème posé.

Mais voilà : à la différence du Dr Spoock, dans les discours du grand chef charismatique de l'extrême-droite, il n'y a pas écrit en un même chapitre, tout et son contraire: Ce qui est écrit est toujours la même chose : la xénophobie, mais conjuguée à plusieurs temps, déclinée en plusieurs modes : Cela s'appelle un programme politique.
Et dire qu'il "pose les bonnes questions" est un slogan qu'il peut se vanter d'avoir à son actif, par commentateur politique interposé:
Non ! L'extrême-droite ne pose pas les bonnes questions! Elle apporte une réponse, qu'elle voudrait pouvoir légitimer, là où le sujet ne parvient pas à déterminer quelle est "sa " question, ou bien là où le désespoir a balayé toute possibilité d'articuler une question, ou encore là où la structure paranoïaque du sujet implique la haine comme unique horizon - mais il n'y a pas 20 à 30% de paranoïaques dans une population villageoise du Vaucluse !-

· L'extrême-droite s'attache à gommer la pluralité des questions, leur diversité
Elle est comme le "Prozac", ça apporte une réponse à l'angoisse, et, ce faisant, ça permet d'oublier qu'on a une question qui nous taraude.


Il est frappant de constater que les scores obtenus par l'extrême-droite en France ne recouvrent pas obligatoirement la présence effective de ces "étrangers" étiquetés comme cause de tous nos maux. Et, nous le verrons plus loin, il n'y a pas d'adéquation entre le taux de chômage d'un pays et l'importance de la représentation électorale de l'extrême-droite.
( Rinke Van Den Bnnk : "L'internationale de la Haine")


Certes, la xénophobie est parfois due à une expérience vécue durement par un sujet. Si elle ne se justifie pas pour autant, elle trouve au moins une explication dans la difficulté du lien social pour ce sujet là.
Mais elle est souvent liée, sans que la difficulté sociale y soit impliquée, à une possibilité de trouver un objet (l'autre, différent) à ses propres doutes. Elle procède par généralisation :
A partir d'un élément, elle constitue un ensemble, sinon dénombrable, du moins étiqueté.

En écho à notre contemporaine xénophobie ayant pour cible" les Arabes", comme si ce terme même recouvrait une quelconque réalité, comme si tout ce qui fait la diversité du monde ne se retrouvait pas aussi dans ce que l'on nomme" les arabes", voici ces lignes extraites d'un article de J.C Lévy, paru en juin 1990:
"Il est essentiel de préciser que la rafle du Vel d'Hiv visait les juifs étrangers. On ne voit souvent dans la xénophobie qu'une sous-variété du racisme, mais la xénophobie est bien ce au nom de quoi on a commencé à glisser vers la solution finale."
J.C Levy parle de la France sous Vichy. L'auteur, historien, relate comment, ne voulant heurter de front l'opinion publique française, qui avait bien accepté les lois anti-juives parce qu'elles étaient peu visibles par les non-juifs, mais qui s'était montrée hostile au port de l'étoile jaune, imposée par les nazis, le gouvernement de Vichy avait décidé de" s'entendre sur le fait que seules les familles juives étrangères seraient arrêtées, dont les enfants de plus de deux ans".

Nadia Fiaschi lors du colloque "La loi, les mots, le silence", s'interrogeant sur le quotidien de la xénophobie, affirmait:
"Nous cautionnons les principes d'exclusions, avec leur possibilité d'émergence dans des formes paroxystiques, dès lors que nous laissons une minorité se faire enfermer dans des traits qui seraient censés la représenter".
"Nous participons au quotidien, à ces principes d'exclusion, lorsque, ce qu'il y a de négatif chez un sujet, est renvoyé à la minorité à laquelle il est censé appartenir".

C'est ce que fait dans chacun de ses discours le grand chef charismatique de l'extrême droite française avec la conviction qu'il sera entendu puisque ce mécanisme est d'une affligeante banalité! : Repérer un être par un trait et indexer ce trait comme le représentant totalement.
On sait dans le travail clinique auprès d'enfants combien, par exemple, tel trait du visage ou du caractère, repérable ou non par un tiers extérieur à la famille, peut connoter l'enfant dans une filiation pathogène. On entend dire: " Il est violent comme son oncle . J'ai peur qu'il ne devienne un délinquant comme lui". Il y a fort à parier que l'enfant, pris dans un tel discours, n'ait d'autre choix que de s'y conformer, tout en tentant de faire entendre sa souffrance à être pris pour un autre, et souffrance ultime et paradoxale: à être pris pour celui qu'il ne pourra jamais être.


· Désir d'appartenance et déficit du potentiel créatif:
Peut-on faire l'hypothèse que le discours de l'extrême-droite tente d'atteindre son but en jouant sur ce point structural de l'homme:
Cet hiatus entre le désir d'appartenance à un collectif, que sous-tend le désir de reconnaissance venant de l'autre et une subjectivité qui, lorsqu'elle n'est pas sublimée dans un acte créatif pour le sujet, devient, dans une répétition symptomatique, source de rancoeur adressée à l'autre, mis en position d'être tenu pour responsable des échecs, sinon des difficultés.
Dans une société où seul le travail vaut comme signe de reconnaissance, d'appartenance à la communauté humaine, peut-on dire que, au-delà des difficultés proprement matérielles qui confinent, pour certains, (**1 ter) à la survie, c'est aussi du déficit créatif dont il s'agit?. N'est-ce pas sur ce déficit créatif, du côté des "anti-racistes", que l'extrême-droite peut prospérer? Ce déficit créatif pourrait s'appeler "Passion de l'ignorance", tel que Lacan l'a évoqué.

La " passion de l'ignorance" est un autre nom du refus de penser . En quoi la prééminence des images implique-t-elle comme corollaire le défaut d'inscription dans un monde pluriel, et la croyance en un monde virtuel, imaginaire?
L'image entretient cette passion de l'ignorance quand le regard est sollicité comme un regard qui boit, qui tète, et non un regard qui lit ; lorsque donc le "ressenti", l'affect ne se symbolise pas en un dire qui pourrait l'inscrire, et donc lui permettre une transformation. Ainsi il est plus difficile d'intégrer psychiquement une image violente hors contexte, qu'une même image inscrite dans une histoire . Car, une histoire, ça se raconte, alors qu'une image qui produit l'effroi est absolument intrusive. L'histoire renvoie au " sens", à la signification ; l'effroi est le produit du "non-sens" intrusif. L'effroi produit lui-même ce qu'on nomme le "déni", c'est-à-dire l'impossible inscription d'un événement traumatique dans une histoire singulière.
Ce que l'on nomme l'indifférence des téléspectateurs du 20 heures ne serait-elle pas un signe de l'immense effroi qui a pu saisir chacun de nous à un moment ou un autre devant la transgression : celle d'avoir regardé sans rien dire, sans que le moyen soit pensé de pouvoir en dire quelque chose ? sans donc la médiation d'une parole pacifiante? Cette parole pacifiante, aucun écran de télévision ne pourra jamais la donner s'il n'y a pas, du côté du faiseur d'images, quelque chose d'un travail subjectif sur "l'écriture " qui peut, seule, transcender le trop plein d'images, et mettre en question, sinon à la question, le fantasme "informatif' . du "tout savoir sur le monde"

Ce qu'on nomme les "médias" ne médiatisent que rarement . Et s'il existe des cinéastes, des réalisateurs soucieux du "langage cinématographique", ou "télévisuel", c'est bien que l'image ne se suffit pas à elle-même, et que le cinéaste entend opérer une transformation, une traduction, par le moyen non seulement des images mais aussi de leur agencement particulier dans lequel on pourra repérer un style, le sien propre, qu'on appellera une écriture cinématographique".

L'écriture est ce par quoi les humains font trace . trace parfois éphémère comme dans certaines civilisations indiennes - les indiens navajos- qui inscrivent leur rite avec du sable. Est-ce que l'écriture musicale est celle qui fait trace pour le peuple des tziganes, qui, n'ont rien écrit, au sens de "calligraphié", quant à l'extermination nazie dont ils furent victimes? (Lors du colloque de Carpentras-Serre en Juillet 90, la question s'était posée de savoir comment cet impensable avait pu se transmettre hors toute tentative d'en écrire quelque chose.)

L'écriture est ce par quoi la pensée advient à la création. Nombre d'écrivains témoignent, lorsqu'ils parient du procès d'écriture, de l'advenue, sous la plume, de quelque chose d'impensé jusqu'alors : être auteur serait accepter d'être dans ce processus d'inscription au-delà du sens antérieurement pensé -

Ainsi, à une époque où le service public français qui a nom "La Poste", ne véhicule en une année que 7% de "courrier personnel", y compris les cartes de voeux du nouvel an ! ne doit-on pas s'interroger sur le déficit créatif que représente cette absence de "correspondance"?.
En effet, lorsqu'une "correspondance " est tentée ( certains livres en font état, comme d'une expérience singulière : cf." Le Même livre" de J. Hassoun et Katibi ) sont mis en lumière les écarts structurels pour tout humain entre la pensée et le dire, entre le dire et l'agir . Au-delà donc de ce qui s'échange quant au sens, la "correspondance" est un processus qui interroge le "non-sens", parce qu'elle inscrit l'humain dans la diversité du temps: le sien, et celui de -l'autre, dans cet écart que l'image, lorsqu'elle n'est pas portée par une "écriture cinématographique" annule.

· On pourrait penser que "fabriquer du sens" est la seule façon d'être "créatif", et d'imaginer un au-delà du quotidien.
La recherche de sens est une des caractéristiques de l'humain. Elle se déploie entre le questionnement religieux et le questionnement scientifique.
Pourtant, supporter le "non-sens", le supposer, même, comme inhérent à la condition humaine, est, contrairement à ce qui se véhicule de vulgarisation de la psychanalyse, une des découvertes majeures de Freud: Il y a un ombilic du rêve, dit-il . Et, plus prés de nous, Lacan insistait sur le fait que l'inconscient n'est pas un sac plein qui, une fois vidé par le travail analytique, nous laisserait en paix, et enfin "accompli"!
Du point de vue de la clinique psychanalytique, la "créativité" implique donc pour un sujet, l'acceptation de passer par une absence de savoir, par un vacillement de l'être qui sera porteur d'un acte dont il ignore le sens au moment où il le commet.
Ce moment de "vacillement" place le sujet dans une position de fragilité quant à ce qui lui vient de l'autre. Or, lorsque cet autre se situe lui-même en position de celui qui sait quel est le sens que le sujet doit donner à sa vie, il occupe, parfois volontairement, cette place "d'Idéal".

C'est pourquoi, c'est dans ce processus que vient se glisser la figure du "Gourou" et son corollaire obligé: le pouvoir qu'il a sur vous, par le biais de ce que les tenants de l'hypnose se refusent de nommer : la suggestion.
La suggestion, son efficacité est prouvée . . .elle vous lie au discours de l'autre et vous fait faire l'économie de votre propre cheminement: Freud s'en est éloigné en inventant la psychanalyse.
L'éthique analytique d'un Psychanalyste au moment où il occupe cette fonction d'écoute, est absolument liée au fait qu'il a accompli en lui-même, du fait de sa propre psychanalyse, cette disjonction entre sa personne et ce qu'il représente pour l'analysant. En cela, donc, quoiqu'en dise l'analysant, il ne s'en laissera pas conter ! il sait qu'il n'est pas, " pour de vrai", comme disent les enfants, cette figure idéale que recherche t'analysant
Car, pour avoir approché cette question du" non-sens", dans son analyse, il témoigne, par son absence de réponse à la question " dites-moi qui je suis?" que tout acte créatif est le résultat surprenant d'une oscillation du sujet entre son identification à une figure idéalisée et son détachement.

· Ce double mouvement atteste de la division du sujet, paradoxe auquel chaque humain est confronté:
1. L'être humain est "Un", identifié, nommable, reconnaissable à quelques signes, sortes d'attributs culturels ou à ses repères généalogiques - et la recherche d'identité et l'engouement pour la généalogie en est une preuve contemporaine-,
2. et dans le même temps, il est divisé, "Deux" pourrait-on dires c'est-à-dire aux prises avec l'ambivalence qui le fait douter, certes, mais aussi qui le met en recherche

--Par exemple, il est celui qui perd ses clefs alors qu'il veut rentrer chez lui, celui qui oublie de se réveiller au matin d'un rendez-vous important, celui qui écorche sans le vouloir un mot qu'il connaît pourtant bien, celui qui oublie un nom propre.
Si donc la possibilité de supporter qu'il y ait du "non-sens" atteste du vivant, le dogme, au contraire,- sorte de " déjà -tout- pensé", dans lequel le sujet humain est traité comme une matière première (l'autre à exclure, à rejeter, à détruire),et le citoyen-électeur comme un être régi par des pulsions d'autoconservation, -légitime l'irrationnel, lequel n'attend qu'un maître.


L'irrationnel et le "non-sens", ce n'est pas la même chose: supporter le non-sens c'est avoir rencontré la castration, être dans l'irrationnel, c'est chercher un sens univoque à toute chose, sens univoque apaisant au regard de l'angoisse de la castration.

c ) --A propos de "La CULPABILITE" et de la notion de "Pardon"

Entre la suggestion et la sujétion, il n'y a que quelques lettres! qui sont la faible distance entre le sentiment d'appartenance à un groupe et l'asservissement psychologique à ce même groupe via son idéologie.
Entre suggestion et sujétion, il n'y a surtout que quelques lettres qui séparent la culpabilité encore possible et l'absence totale de culpabilité quelques soient les crimes commis

· La force d'une démocratie:
La force d'une démocratie tient en ceci qu'elle est attentive au symbolique que contient la loi juridique ( P. Legendre : le crime du caporal Lortie). Il n'est donc pas indifférent qu'une loi vienne entériner la transgression d'un tabou ( projet de préférence nationale de l'extrême-droite), ou, au contraire, vienne nommer la transgression (qualification du viol comme crime).
Pour autant, dire qu'une démocratie doit "y être attentive" n'est pas strictement équivalent à" légiférer": En effet, elle se doit aussi de reconnaître les moments de franchissement de cette limite autour de laquelle oeuvre la pulsion de mort.
Cela n'appartient pas au législateur, mais à chaque citoyen

· Pourquoi donc l'atteinte à la sépulture, et l'exhumation du corps d'un défunt est-elle scandaleuse, au sens premier de" scandale" : ce qui fait trébucher?
La sépulture, écrit A. Didier-Weill, "est l'institution de cet interdit fondamental en tant qu'il institue un écart infranchissable entre le réel et le symbolique,(..)
"Quel rapport y-a-t-il entre le tabou des morts et l'interdit de violer la sépulture? Nous dirons à cet égard que l'interdit, tout comme le dire, n'est qu'un demi-interdire, et que, de ce fait, il ne dispose pas d'un pouvoir absolu de protection de la sépulture. Nous comprenons le tabou comme la forme silencieuse que prend la prohibition quand le dire qu'est l'interdit est défaillant ."
et A. Didier-Weill ajoute:
"(..) le simple fait que le tabou prohibe le contact ( avec le mort) signifie que ce contact n'est donc pas impossible."

Or, la transgression d'un tel tabou situe le sujet qui est dans la transgression dans une "position de consentir à la malédiction, puisqu'il ne peut plus faire appel auprès du tribunal symbolique de la parole" . Rien, désormais, ne pourra être inscrit dans la parole, qui puisse faire lien


Est-ce ainsi que l'on peut entendre l'absence de culpabilité des criminels de guerre, accusés de crime contre l'humanité?.
Lorsque Himmler dit aux généraux SS, à Posen à propos de la" Solution Finale" "Vous êtes en train de mettre en acte une histoire glorieuse, la plus grande page de l'histoire de l'Humanité, mais cette page ne sera jamais écrite", il affirmait dans le même temps, la prééminence de l'action Meurtrière, industrielle et déshumanisante, sur le verbe en tant qu'inscription symbolisante, il affirmait la prééminence de la déliaison sur le lien social comme fait de culture.

Il s'agissait donc alors, pour les commanditaires de la "Solution Finale" d'une "rupture "par rapport à tout ce qui avait pu avoir lieu jusqu'alors de persécutions et autres abominations . Cette rupture devait prendre depuis, le statut de " Tabou". C'est-à-dire de quelque chose qui, d'impossible, est devenu" possible".
C'est en cela que la Shoah est une déchirure dans le Symbolique pour l'humanité entière et pas seulement pour les victimes.

"La solution finale" mise en oeuvre par les nazis, industriellement mise en oeuvre, n'est pas, écrit E. Fackenheim, une régression vers la barbarie, c'est" quelque chose de nouveau, de radicalement nouveau, et rien ne nous dit que ce n'est pas un inaugural"
Et il précise : " On voudrait croire que le choc de l'holocauste a rendu impossible tout nouvel holocauste. La dure vérité n'est-elle pas plutôt qu'un second holocauste est rendu plus vraisemblable et non pas le moins vraisemblable du fait du premier, car on ne constate aujourd'hui que bien peu de signes de cette repentance radicale qui, seule, pourrait débarrasser le monde de Hitler".

D'impossible, parce que impensée jusqu'à la Shoah, l'élimination d'un peuple, d'un groupe, d'une minorité, au nom de la "pureté", est devenue un "tabou", c'est à dire "possible"
Notre malaise à entendre les mots de l'extrême-droite sur les ondes de radio et les chaînes de télévision, notre malaise à entendre dans le discours ambiant des mots de haine et d'exclusion imprononçables sans honte voici quinze ans dans un lieu public, vient du fait que l'extrême-droite ayant transgressé un tabou, s'est vu cautionnée en cela par la" boîte à Images", symbole de nos démocratie, avec la" Boîte à voter".
Or la transgression, si elle fait horreur, fascine aussi, tout comme la "Boîte à Images" . Qui n'a pas regardé telle émission où il s'agit de faire rire du fait qu'un autre, à l'écran, s'étale de tout son long ! Et qui n'a pas ri?


· Aucun des accusés jugés à Nuremberg en 1947 n'a plaidé coupable.
Dans le contexte de ces sombres années 80 qui ont vu la montée de l'extrê