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Actes du Colloque
du 26 Juin 1996
Qu'est-ce qu'un
étranger?
Celui qui te fait croire que tu es chez toi.
Edmond Jabes -(Le livre du dialogue)
ARGUMENT
GENERAL
Le Point de Capiton
est né en 1989 d'un constat que nous souhaitons
à nouveau interroger et mettre en débat,
après deux années d'interruption des rencontres
publiques.
Le sectarisme de la pensée entraîne la constitution
d'un savoir clos sur lui-même dont les codes langagiers
deviennent les insignes d'une appartenance à un
groupe qui s'appuie sur ce savoir pour perdurer;
Quant à la " passion de l'ignorance "
(J. Lacan), elle met à l'oeuvre la pulsion, laquelle
ne peut être reconnue par un sujet que sous la forme
d'un représentant. Celui-ci, dans le rapport du
sujet au social, peut prendre les traits de l'autre à
exclure.
Ce qui, pour la psychanalyse, se manifeste du pulsionnel
pour chaque sujet pris dans le lien social que constitue
le langage, est considéré dans la perspective
des théories leurrantes de "la communication
planétaire", comme "dysfonctionnement
". Or le pulsionnel renvoie à la question
du désir, qui n'est pas un objet d'échange,
comme le laisseraient entendre ces théories. Le
désir manifeste une vérité du sujet,
laquelle, lorsqu'elle ne peut s'énoncer, fait retour,
parfois de façon mortifère.
La notion de pluralité des langages nous a paru
être une des voies pour interroger la " singularité
de la parole ",forcément prise dans un discours
qui la soutient tout en la masquant:
En effet, c'est en ce point où le sujet doit faire
cet effort pour envisager les conditions d'un dévoilement
possible d'une parole singulière, que se situe
sans doute la fonction de l'écoute de l'analyste,
et également celle de la création artistique.
C'est de ce point d'effort que nous tenterons de rendre
compte:
d'une part en questionnant le dogme comme antithèse
de la parole, et à ses confins, l'idéologie
de l'extrême-droite sous son aspect particulier
de la violence sémantique, d'autre part en apportant
témoignage quant à la créativité:
Ateliers d'écriture, d'improvisation théâtrale,
langage pictural, écriture cinématographique,
parole du poète qui attestent qu'il n'y a pas de
sens "en soi ", qu'il n'y a de sens que de "
sens métaphorique ".
C'est la raison pour laquelle le sujet qui s'engage dans
ce que J.Lacan a nommé le "Moulin à
Paroles ", fait entendre bien plus long qu'il ne
compte en dire. Il peut s'en étonner lui-même,
acceptant par là le manque dans le procès
de son propre désir.
Mais c'est aussi en ce point de rejet de l'inconscient
et de déni de la division structurale de l'humain,
que doit se situer notre questionnement sur l'idéologie
érigée en certitude, laquelle voudrait apporter
à la mélancolie contemporaine, sorte de
lâcheté de la pensée, une réponse
qui serait son envers : la haine.
Simone
Molina
Il
n'y a pas que la mémoire.
Il y a ces réminiscences,
de ce que l'on n'a pas vécu,
qui nous viennent d'on ne sait où:
Aujourd'hui,
c'est l'oeil du requin,
C'est la myopie de l'horizon.
Eugène Guillevic (Art Poétique)
SOMMAIRE
Francine Beddock:"
Destinées Arbitraires"
" Le Malaise dans la civilisation est
un fait de structure, les formes sacrificielles soumises
à l'Autre absolu produisent la Barbarie. C'est
par ce biais que sera abordée la question de ces
destinées arbitraires pour lesquelles le destin,
conjugué sur le mode "c'est écrit pour
toujours", n'est autre que la figure féroce
de la malédiction où le sujet reste la victime
ne pouvant surmonter l'état passif dans lequel
le plonge le traumatisme".
Simone Molina : "
Je suis semblable à celui qu'en le reconnaissant
comme homme, je fonde à me reconnaître comme
tel"
"La production de dogmes est inhérente
à toute institution humaine Mais alors que le dogmatisme
est un déni de la parole subjective, lorsqu'il
est conjugué avec le politique, il peut voiler
une mise à mal de la loi symbolique, celle qui
indique qu'une loi commune existe dont nul ne peut être
le créateur mais dont chaque être est porteur
et qu'il pourrait énoncer ainsi: "Je suis
semblable à celui qu'en le reconnaissant comme
homme, je fonde à me reconnaître comme tel
" (J.Lacan)
Hélène Brogniart, Christian
Lucciani, et Chantal Delmas : "
Expérience de théatre d'improvisation de
jeunes aux pratiques culturelles différentes "
"Une expérience de théâtre
d'improvisation menée par deux équipes de
jeunes aux pratiques culturelles différentes :
Un groupe de lycéens amateurs, participant à
l'activité théâtre de la MJC d'Apt,
et habitant Apt ou les villages alentours, et un groupe
de jeunes fréquentant le centre social d'Apt, et
qui vivent dans les quartiers HLM où habitent des
familles provenant du pourtour méditerranéen."
René Pandelon:"
Psychose, Style, Suppléance"
"Seront abordées les questions
de la construction, création et du style chez le
psychotique, à partir de l'expérience d'un
atelier d'arts plastiques offrant aux patients un lieu
de création : l'atelier Marie Laurencin dans le
Service de René Pandelon au CH de Montfavet."
" Un français
sur quatre a un grand-parent immigré
Vous voulez vous débarrasser de votre grand-mère?
"
Anonyme. 1er
Mai. Orange
Véronique De Mesmay -Thepot
témoignera d'un travail de dix ans d'un atelier
d'écriture individuelle et collective auprès
de malades alcooliques. (Méthodologie et intérêt
thérapeutique -CAP 14). Puis elle évoquera
la question de la créativité comme support
thérapeutique et son prolongement culturel dans
un cadre associatif: l'ACERMA.
Omar Lekloum commentera son film:
"Rachid Boudjedra - Itinéraire d'un écrivain
"
Il ouvrira le débat sur la question du langage
cinématographique.
Des ponctuations impromptues nous seront
offertes par Pierre Hely tout au long de cette
journée.
Discutants pour la journée:
O. Chabre, P. Hely, Y Ronchi, M. Th Santini,
Partenaires,
Participants

Francine BEDDOCK,
Psychanalyste (Paris)
Une rencontre, ça ne se décide
pas, ça ne se prévoit pas, ça arrive
ou pas. En tous les cas, une rencontre, ça laisse
des traces, traces qui ne sont lisibles qu'après
coup. Freud nous le rappelle: ce qui reste, ce sont les
traces des traces, c'est cela même qui se transmet.
Ce qui a laissé des traces pour moi, ce fut le
colloque "La loi, les mots, le silence".
Que dire quand l'effroi surgit? Il fallait ce jour là
trouver les mots qui deviennent parole. C'est donc sous
le signe de la rencontre, d'un Karos, au sens grec de
ce qui arrive à la bonne heure, que j'ai répondu
à l'invitation de Simone Molina.
Six ans déjà. La même persévérance
pour dire l'inimaginable de penser la fonction de l'analyste
comme indifférent à la marche du monde,
pour interroger la responsabilité de l'analyste
face au Malaise dans la culture.
Aussi j'ai choisi de dire aujourd'hui, qu'avec la psychanalyse,
le fait social est au commencement. Cette proposition
peut paraître provocatrice, elle l'est. Peut-être
est-ce la fatigue d'entendre que la psychanalyse est une
affaire privée, qu'elle ne s'occupe pas du corps.
Ces discours, quand on y pense, sont animés par
la passion de l'ignorance.
· - C'est oublier la découverte freudienne
: le fait psychique a été déchiffré
à partir d'une douleur physique qui ne trouvait
pas à qui adresser sa plainte.
· - C'est oublier que la fonction de l'analyste
est de restaurer la parole de ceux qui sont parlés
plutôt qu'ils ne parlent. C'est oublier que la fonction
de l'analyste est de débusquer les régions
totalitaires du sujet où la pulsion de mort opère
en silence.
En ce sens là l'inconscient est politique.
· Enfin, c'est oublier que l'interprétation
du rêve n'est pas de décoder les songes avec
des signes correspondants, mais de donner la parole au
sujet. Le rêve n'existerait pas sans les associations
d'idées du rêveur. C'est là où
se place Freud. C'est la condition même de l'émergence
d'une parole singulière. Aucun maître ne
possède le sens, ni le savoir sur l'énonciation.
C'est là qu'intervient la coupure épistémologique
freudienne, réaffirmée par les apories de
J. Lacan : "Il n'y a pas d'Autre de l'Autre",
"il n'y a pas de métalangage", ou encore
"il n'y a pas de rapport sexuel" . Chacune vient
dire que nul ne peut venir compléter le manque
de l'autre.
Il y a eu au commencement de l'Autre, de la différence.
C'est dans ce sens là que ça commence avec
le fait social, tout en maintenant qu'il ne saurait y
avoir d'énonciation collective.
Le totalitarisme langagier est issu d'un inceste langagier
qui affirme qu'on pourrait tout dire, tout dévoiler.
Qu'il y aurait de l'UN, fantasme d'une origine déchiffrable,
cernable, anime tout le discours totalitaire. L'aporie
"Il n'y a pas de rapport sexuel", veut dire
qu'il n'y a pas une langue, mais des langues. L'amour
c'est affronter la castration, "C'est sortir de l'enfer
de la mêmeté" comme a pu le développer
Genie Lemoine à l'occasion du colloque sur "le
Dire et l'Ecrit" (dixième anniversaire de
la revue Trames - Nice 15 Juin 1996).
C'est dire combien l'interdit de l'inceste
nous fait partager la même humanité; les
croyances, les cultures, les traditions, la pluralité
des langages ne suffisent pas à apaiser la question:
"Qu'est-ce qu'un homme, qu'est-ce qu'une femme ?"
L'autre est au coeur de nous-mêmes; cette part inaccessible,
c'est aussi le prochain, qui a pour nom l'étranger,
celui qui parle d'ailleurs, qui vient d'ailleurs, qui
ouvre d'autres horizons. N'est-ce pas là une des
modalités du franchissement de l'Oedipe, du sortir
de chez soi?
· S'il est inimaginable de penser la fonction de
l'analyste comme indifférent à la marche
du monde, je formulerais ma question aujourd'hui ainsi:
Comment le traumatisme de l'histoire avec une grande Hache,
comme le dit Georges Perec, qui soumet le sujet à
une détresse insituable peut-il être subjectivisé?
· Comment les événements historiques
et collectifs s'inscrivent-ils dans la mythologie familiale
et fantasmatique, là où règnent la
terreur, l'exclusion, le terrorisme dans sa forme contemporaine
et actuelle?
Avant d'aborder la question de l'événement
traumatique qui ne saurait recouvrir le traumatisme tel
qu'en parle Freud, nous devons nous demander comment s'inscrit
la grande histoire dans le psychisme (j'oserais parler
d'inscription).
Poser cette question implique de cerner la façon
dont se constitue le premier rapport au lien social, le
rapport de sociabilité pour le sujet.
Si le Malaise dans la Civilisation est un fait de structure,
les formes sacrificielles soumises à l'Autre absolu
produisent la barbarie. C'est par ce biais que je me propose
d'aborder la question de ces destinées arbitraires,
qui n'est pas sans écho avec le destin . "
Le Destin " , quand il est conjugué sur le
mode "c'est écrit pour toujours", n'est
autre que la figure féroce de la malédiction
où le sujet reste toujours la victime ne pouvant
surmonter l'état passif dans lequel le traumatisme
le plonge. Le danger de tout traumatisme est que le sujet
en fasse une seconde naissance à partir de laquelle
il greffe une identité illusoire, rivé à
la merci de ces parole oraculaires.
Qu'est-ce que l'histoire pour l'analyste?
L'histoire, pour les historiens, si on regarde le dictionnaire,
ce sont des "récits de faits mémorables"
- Nous sentons le flou d'une telle proposition -Mémorables
pour qui?- Des historiens comme Braudel ou Duby reconnaissent
qu'il n'y a pas d'événements en soi - ça
se construit, ça se reconstruit - " Le tout
à fait historique est à inventer ".
Pour l'analyste, l'expérience analytique ne consiste
pas à la reconstruction de l'histoire familiale
que Freud appelle lui-même "Roman". La
construction en analyse de l'histoire d'un sujet ne le
fait pas advenir, c'est la répétition qui
se laisse lire dans les formations langagières
de l'inconscient (lapsus, actes manqués, rêve).
Dans son retour à Freud, Lacan définit l'histoire
comme ce qui fonctionne comme mythe dont la vérité
a une structure de fiction. Le mythe interroge toujours
l'origine, que cela soit celle de la naissance de l'humanité,
celle de la naissance d'une souffrance, celle d'un traumatisme.
Si nul ne peut avoir accès au premier jour, au
premier mot, nous fabriquons des récits qui subjectivisent
notre existence au monde.
Certes, il y en a qui préfèrent les discours
au récit, ils choisissent le camp de l'idéologie
comme mode d'expression qui est un discours sans sujet.
Comment un sujet peut-il affronter au niveau psychique
les terreurs collectives qui postulent l'existence d'un
Autre absolu? L'événement traumatique qui
sidère, pétrifie, terrorise nous oblige
à revenir au lien du sujet dans la constitution
du semblable dans le sens où ces violences sont
toujours sous une forme ou une autre, le retour funeste
de la horde. Aussi je propose de relire les différentes
formes de rivalité dans trois textes "Psychologie
collective et Analyse du Moi" et "Totem et Tabou"
(Freud) et les "Complexes familiaux" de Lacan.
Freud dans "Totem et Tabou" postule la rivalité
comme fondement du lien social. La sociabilité
n'est qu'un refoulement acceptable de la rivalité.
L'établissement d'un Totem, je le rappelle, montre
à quel point après le meurtre du père,
les frères sont égaux devant une seule chose:
L'interdit de l'inceste. Le temps où le père
était tout puissant était un temps sans
limite et sans loi. Après le meurtre du père,
nous entrons dans le monde de la culture. Le meurtre est
à l'origine, il entraîne le fondement de
la loi, l'interdit de l'inceste. Ce mythe met l'accent
sur le fait que c'est le fils qui fait du père
un homme.
Dans "Psychologie Collective et Analyse du Moi",
Freud montre que "la pulsion sociale" est au
commencement. Pourquoi? Parce que la détresse première
est celle de rester seul, d'être abandonné.
Pour lutter contre l'isolement, il faut contracter une
alliance avec d'autres qui ne va pas sans renoncer à
être l'unique dans le désir de la mère.
Et cette nécessité du groupe n'a rien à
voir avec un soi-disant "instinct grégaire"
que dénonce Freud, car l'instinct suppose une perspective
biologisante, animale, qui n'instaure aucun rapport de
désir. La psychologie collective telle qu'en parle
Freud, est fondée sur la libido, impliquant un
être de désir. Nous retrouvons cette rivalité
fraternelle à la racine du fantasme fondamental
que Freud ramasse dans la formule grammaticale "On
bat un enfant". Fantasme qui montre qu'au fondement,
pour être aimé, reconnu, il faut être
battu. C'est un peu scandaleux comme proposition, pour
qu'elle soit acceptable par le conscient, le sujet en
passera par un autre "Ce n'est pas moi qui suis battu,
c'est mon frère".
Nous voyons que tous ces textes postulent la rivalité
comme première qui suppose un autre, un semblable.
Pour que le monde soit vivable, il faut juguler la jalousie
pour ne pas s'entre-tuer. "Si je ne suis pas le seul
à être aimé, nous sommes, dans la
fratrie, aimés d'un amour égal" ; ainsi
la jalousie est transformée en un fantasme d'égalité.
Comme tout amour ne supporte pas de tiers, le groupe des
"frères" constitué, s'élève
contre un autre groupe qui trinque. N'est-ce pas le traitement
réservé à l'étranger?
Les effets de la démocratie conjuguent ce fantasme
d'égalité comme défense contre la
jalousie première, fondement de la solidarité,
qui dans ses modes les plus divers produit les effets
pervers que nous connaissons ; déni de la différence
et de la distinction. Cette égalité produit
une parole universelle qui s'élève contre
toute parole singulière conduisant à une
massification du sujet. Pour échapper à
la rivalité qui est l'expression d'être le
premier dans le désir de la mère, l'amour
du père, celui du chef, le paranoïaque s'identifie
au père tout-puissant de la horde. Freud dit bien
que le paranoïaque nie cette première identification,
et qu'il se met en lieu et place de l'origine. Le déchaînement
de toutes les violences collectives prend sa source dans
cette position qui se veut inébranlable. Il faut
en passer par la rivalité pour accéder à
l'autre.
L'homme ne peut envisager son destin que
dans un rapport au monde auquel il appartient. Le lien
social se fonde à partir du frère "De
la Guerre et de la Paix ", que chacun entend dans
l'universalité de l'énoncé "Tu
es mon frère". La fratrie est la trame où
se noue le destin de l'homme avec le monde. Nul ne peut
en faire l'économie. Le destin, pour l'analyste,
c'est l'autre. Le lien fraternel, Lacan en fait un complexe
fraternel, complexe d'intrusion qui fonde le rapport primitif
à la sociabilité. Si la rivalité
est première, c'est qu'elle se fonde d'abord sur
le rejet du frère, alors que la pacification de
cette pulsion va constituer la fraternité.
Le temps du sevrage est l'ébauche de la constitution
de l'autre, ébauche, car le moi n'est pas constitué.
Cette expérience de la perte est rejouée
à la naissance d'un frère ou d'une petite
soeur, dramatiquement, parce que le sujet voit que ce
temps est révolu, et qu'il y en a un autre qui
peut en jouir - Il s'aperçoit que dans le semblable,
il y a un autre et c'est là que le sujet découvre
son incomplétude.
Nul ne peut se suffire, c'est notre condition humaine.
Néanmoins, cette opération, si je puis dire,
ne se fait pas toute seule, il y a un insupportable qui
s'exprime dans le sentiment d'envie par lequel passe tout
sujet, d'où la présence d'un fantasme de
meurtre envers le nouvel arrivant, exprimé chez
chaque sujet. L'expression de ce sentiment d'envie peut
aller jusqu'au meurtre réel. Dans la paranoïa,
on tue l'autre, parce qu'on croit qu'il n'y a qu'une place.
Ce fantasme nourrit la figure du mauvais oeil qui n'est
rien d'autre que l'expression d'un sentiment inconscient
de culpabilité, s'exprimant dans un "je ne
le mérite pas".
Elever l'homme à sa dignité d'humain, c'est
le conduire à comprendre, qu'il sache que personne
n'est titulaire d'une place. L'homme ne s'humanise pas
tout seul. Le destin de l'homme dans son rapport au monde
passe par la relation au frère, et nous percevons
que c'est à partir du singulier que peut se ressourcer
l'universel.
En effet, la violence collective qui s'attaque à
l'identité réactualise ce temps où
le sujet découvre, non sans désarroi, que
le semblable peut lui ravir sa place, jusqu'au meurtre.
Nous avons vu aussi combien cette certitude de penser
qu'on occupe une place et qu'on ne veut pas en partir,
peut conduire à se penser comme étant à
l'origine d'une lignée ; figure du tyran, de l'usurpateur.
Ces formes de paranoïa réclament un monde
pur, originel, sans faille. Il n'y a pas d'égalité,
car devant le désir, chacun parle sa langue, sa
parole est unique.
La revendication de l'égalité devant le
désir du père nourrit le fantasme qui, porté
à son comble, est au fondement de toutes les parodies
de l'histoire qui postulent la venue d'un homme nouveau
avec lequel on fait table rase du passé.
Quand nous sommes devant les terreurs de l'histoire, souvent
indicibles quand le lien ne prend pas en charge la mémoire,
elles renvoient, dans tous les cas à ce lien primordial
au semblable. J. Lacan dit bien : "Le collectif n'est
rien d'autre que le sujet de l'individuel". Le collectif
commencerait avec chaque homme.
C'est là que la psychanalyse est une subversion
du collectif.
· Tous les mythes fondateurs , d'Oedipe à
Moïse, en passant par Totem et Tabou, montrent à
quel point, les fils sont les analyseurs du père.
J'ai présenté au Colloque
sur "Littérature et Psychanalyse" à
Toulouse, en Décembre 1994, le cas du fils Mann
. Je vais en retracer les lignes essentielles et mettre
l'accent sur le fait que Klaus Mann incarne la figure
de l'objet du refoulé de la terreur de la civilisation.
Nous avons dit que l'égalité
ou l'accord n'existait pas, puisque chacun parle sa langue
articulée au désir qui la marque de sa distinction.
Personne ne parle la même langue et nul ne peut
renoncer à sa langue maternelle.
Klaus Mann, opposant virulent au régime nazi, lors
de son exil, renonce à sa langue maternelle, l'allemand.
Pris dans l'aliénation d'un rapport incestueux,
il se suicidera après la guerre, à Cannes
en 1951. Il n'a de cesse de confondre la langue allemande
avec le jargon nazi, et dans une jouissance par lui-même
ignorée, il se pensera le garant de la pureté
de la langue se soumettant à la figure du tyran,
qui souhaite "une langue nettoyée", une
langue pure. Ce qui ne l'empêche pas, et c'est là,
l'inadmissible de l'inconscient, que sur le plan conscient,
il ait été l'une des figures de l'écrivain
émigré des années 30 le plus féroce
contre le régime nazi.
Alors que ce qui sauvegarde le père, c'est qu'il
distinguera le germanisme poétique, historique,
de la barbarie nazie, affirmant sans ridicule à
son arrivée aux Etats-Unis : "Là où
je suis, là est la culture allemande". Autrement
dit, pour le père Thomas Mann, un écart
est maintenu entre langue maternelle et jargon nazi, ce
qui le protège de toute pulsion meurtrière
contre lui-même.
L'inceste chez Klaus Mann avec la langue maternelle va
se conjuguer avec le complexe fraternel. L'exil, qui est
largement décrit dans ses deux grands livres le
'Tournant" et "le Volcan" l'a fait régresser
et l'a renvoyé aux terreurs infantiles d'abandon
primordial, qu'il a vécu à l'âge de
huit ans - de l'horreur de la créature abandonnée.
C'est là où le rapport entre la constitution
de l'ébauche de la notion de l'autre peut être
le lieu de régression d'un traumatisme de l'Histoire.
Il revit le pathétique de la relation au sevrage
avec son frère cadet Goldo Mann:
"Aucun doute, la voiture d'enfant dont je me souviens,
c'est celle que j'enviais à Goldo. La voiture d'enfant,
c'est le paradis perdu. L'unique période de notre
vie, absolument heureuse ; le berceau pour moi fut un
bateau, symbole de la fuite, de l'échappée
bienheureuse. Peu à peu ce berceau a changé
de forme, couleur plus triste et plus sombre. Berceau
et cercueil, tombe et sein maternel."
Ces paroles de Klaus Mann, rappellent d'une façon
étonnante ces mots de J. Lacan dans " les
Complexes Familiaux " : "Cette tendance à
la mort vécue par l'homme - comme objet d'un appétit;
sous la forme originelle que lui donne le sevrage, se
révèle dans les suicides, tombe et sein
maternel... tout sorti de la hantise du paradis perdu
d'avant la naissance et la plus obscure aspiration à
la mort ". Cette aspiration à la mort est
parlée par Klaus Mann au niveau d'une conscience
aiguë du réel que traverse la civilisation.
Dans "Le Volcan", il écrit: "Rejetée,
abandonnée par les meilleurs de ses fils, on dirait
que la civilisation aspire à la ruine. On dirait
qu'elle s'est suffisamment épanouie et qu'elle
souhaite retourner en arrière, à la forêt
originaire d'où elle est sortie"... plus loin
il ajoute, "le raffinement de la technique triomphe...
nous nous acheminons vers la fin."
Le suicide, pour Klaus Mann, est entendu
comme recherche de purification du monde, sacrifice universel,
inscrit il faut bien le reconnaître, dans une succession
implacable de la destinée familiale. Du côté
maternel, une tante se suicide par défenestration,
un oncle meurt en Argentine de cause mystérieuse.
Du côté de la branche paternelle,
le père de Thomas Mann se suicide à l'âge
de 51 ans, deux soeurs se suicident. Le complexe d'intrusion,
quand le sujet en reste là, fait le lit des nostalgies
de l'humanité dont Lacan dès 1938 dénoncera
l'utopie sociale. Destinées arbitraires, sans aucun
doute!
Dans "Les Complexes Familiaux", Lacan parle
d'hérédité psychique du suicide.
Suicide qui rappelle cette fascination, ce sentiment d'être
capté par le non-être, le néant, comme
chez Pavese
L'histoire de Klaus Mann est traversée par le contemporain
d'une histoire, dont le tissu social entre l'industrialisation
des pères, la coupure des traditions, et la montée
du nazisme contribue dans le trajet d'une vie au retour
métaphysique de l'harmonie universelle, abîme
de toute fusion, séduction mortelle du passé.
Si les terreurs collectives touchent au traumatisme originaire
et au complexe d'intrusion, il est nécessaire de
revenir à l'événement traumatique,
quand il met en jeu la vie d'un sujet, il ne comporte
pas d'érotisation, de rapport à l'autre,
mais une jouissance muette, sidérante, dans laquelle
la pulsion de mort est à l'oeuvre, silencieuse.
C'est en ce sens là qu'il ravive le traumatisme
premier, qui est celui de la naissance, non pas celui
de Rank, mais tel qu'en parle Lacan dans son Séminaire
sur l'Angoisse : "le traumatisme de la naissance,
n'est pas la séparation d'avec la mère,
mais l'aspiration en soi, de ce milieu foncièrement
autre". L'angoisse naît avec la vie. Ce foncièrement
autre c'est le Complexe du Prochain, désigné
par Lacan comme Das Ding, la chose, l'autre absolu du
sujet, sa part d'étrangeté radicale.
Les violences collectives dont l'agent n'est pas nommé
renvoient le sujet à un sentiment d'effroi qui
se manifeste par la sidération, par ce qui laisse
sans voix. Elles ravivent ce sentiment originel de l'abandon
primordial (Das Ding). Cet abandon touche à cette
dépendance première de l'enfant par le vu
et l'entendu, de cette "mère inassouvie"
dont parle Lacan, temps où l'enfant absorbe autant
qu'il est absorbé: c'est "l'embrassement maternel".
Le complexe du prochain s'articule au complexe fraternel
où l'expérience du sevrage est une expérience
de rapt, de ravissement de l'objet primordial par l'intrus.
Lorsque l'aîné qui ne parle pas encore regarde
le cadet téter:
Lacan dit: "quel est le plus regardé ?"
Ici "Il y a risque que le partenaire confonde la
patrie de l'Autre avec la sienne propre et s'identifie
à lui." L'image du frère non sevré,
dit Lacan, n'attire une agression spéciale que
parce qu'elle répète l'imago de la situation
maternelle. C'est ce que nous avons vu avec K. Mann, pour
lequel tout cela s'est doublé d'un sentiment primordial
d'enfant abandonné: sa mère était
au sanatorium quand il était tout petit, et il
a été confronté à la mort
plusieurs fois dans la petite enfance.
Il y a eu régression, qui pourrait se dire ainsi
"Puisque je ne suis pas moi le sein, je régresse
pour l'être, pour être l'objet de ma mère".
L'exil a renvoyé Klaus Mann à ces terreurs
infantiles d'abandon primordial qu'il n'a jamais pu dépasser
Dans le livre "Les trois temps de la
loi" ; Alain Didier Weil démontre combien
le "Sujet traumatisé parce qu'il a perdu le
soutien de la loi symbolique est soumis à cet état
d'urgence".
Des sujets qui ont échappé
aux violences collectives, vivent dans un autre temps
où vie et mort sont les seuls repères.
Il faut essayer de réintroduire le quotidien au
delà de la survie, pour recréer une temporalité
afin que le sujet ne soit soumis, au destin, au "tout
ou rien", qui est le sens même de la malédiction.
Face au terrorisme, aux violences collectives, aux tremblements
de terre, aux exils forcés, à toutes ces
formes de ségrégation, le champ social se
mobilise avec une équipe de psychiatres, de psychologues..,
et l'on assiste à cet "universel reportage"
dont parle Mallarmé qui vient dire "ce qu'est
le traumatisme", produisant un savoir constitué,
tout puissant, anticipant et déniant toute position
subjective. Discours du maître qui est une défense
du champ social par rapport à sa responsabilité
collective. Quand un sujet a subi un traumatisme, cet
événement quel qu'il soit doit être
réintégré dans une histoire singulière.
Accepter qu'en temps de terreur les mots ne soient pas
tous perdus, c'est cela même qui met en échec
toute parole définitive, tout en sachant que rien
n'est plus subversif que de ne pas prétendre à
une solution. La fonction de l'analyse est de contrecarrer
les paroles arbitraires dans lesquelles le sujet se trouve
aliéné, ne pouvant écouter que les
voix où résonne le silence du monde.
Le destin pour l'analyste n'est pas "c'est un écrit
pour toujours", paroles prédicatives d'absolu.
La fameuse surdétermination chez Freud n'est que
celle d'un "c'est inscrit" tout sujet est inscrit
dans une lignée et un lignage. Ce qui lui arrive
n'est autre que ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire.
Le destin est alors une marche, un mouvement
dont les temps logiques de Lacan sont les scansions, "ce
qui vous a fait", puis un temps pour comprendre "ce
qui vous fait", enfin un temps de reconnaissance
"de ce qui arrive".
La question qui hante notre terrible fin
de siècle ne cesse de s'écrire ainsi: "
Où était l'homme à ce moment là
?- qui est mon semblable? "
Ce qu'un Malraux disait, ce qu'un Semprun
répète: "Je cherche la région
cruciale de l'âme où le mal absolu s'oppose
à la fraternité."

Simone Molina,
Psychanalyste, (Avignon)
Introduction
Le 11 Novembre 1995, l'association"
le Sursaut", composée de diverses associations
de la région de Carpentras et des alentours, organisait
une manifestation qui rassembla 3000 personnes d'horizons
divers, venues, dans les rues de Carpentras, dire leur
refus de voir parader le grand chef charismatique de l'extrême-droite
française, leur refus de son appropriation de cet
événement dramatique survenu en Mai 1990
: La profanation du cimetière juif, affirmer aussi
leur refus de laisser dire et faire une extrême
droite galvanisée par ses succès électoraux,
leur refus d'une nouvelle manipulation de l'Histoire celle-ci
actuelle, en train de s'écrire.
Cette manifestation fut organisée
dans l'urgence. Les responsables attendaient 1500 personnes
- dit-on -. Il en vint le double. C'est dire combien Carpentras
est un symbole.
La venue du Front National ce 11 Novembre 1995 à
Carpentras ne doit pas être prise à la légère.
Elle fait partie d'une stratégie . Car, il faut
le dire, et le répéter: Cette partie de
l'extrême-droite française que l'on nomme
le "Front National", ce n'est pas seulement
un grand chef charismatique et des électeurs, généralement
décrits comme ne sachant pas ce qu'ils font!
L'extrême-droite, c'est aussi des théoriciens.
Ce dont atteste l'excellent ouvrage de Guy Konopnicki,
"Les Filières Noires", paru en Avril
96, qui analyse les filiations de l'extrême-droite
française, filiations théoriques bien sûr,
mais quant aux choix stratégiques de prise du pouvoir.
Nous ne pouvons donc considérer le placardage,
par l'extrême-droite, sur les murs de la région,
de ces mots "Le Pen - Pardon", seulement au
titre de "provocation" : c'en est une, certes,
mais c'est plus que cela. La violence sémantique
fait partie de la stratégie de l'extrême-droite.
Cette violence sémantique joue, à
travers la négation de la Mémoire et de
l'Histoire,
1) sur "l'équivoque".
2) sur "la culpabilité"
3) sur le mensonge délibéré comme
arme de propagande.
Autrement dit, elle a pour alliée
la capacité de refoulement de chacun d'entre nous
ou le déni qui, pour certains, est la marque de
l'impossibilité à assumer dans sa propre
histoire familiale un héritage trop lourd à
porter. (cf. " Naître victime, naître
coupable" de Peter Sichrovsky. Points actuels).
Dire "comment", plutôt que"
pourquoi" est la tentative de ce texte qui est une
suite logique,- d'une part de mon interrogation quant
à cette impossible articulation du subjectif et
du collectif et donc des effets des nouages qui s'opèrent
pour tenter de réduire cet impossible articulation
- et d'autre part de mon refus de participer,
par un silence tétanisé, à la montée
des thèses d'extrême-droite en Europe, en
France, certes, mais dans ma région plus particulièrement
qui a vu, en 1995, l'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite
dans plusieurs villes du midi de la France et, la prise
en compte de plus en plus ouvertement assumée,
de certaines de ses thèses par des élus
municipaux, avec les conséquences concrètes
que cela implique: Par exemple, à Carpentras, retrait
récent par la municipalité, d'une subvention
pour une " maison pour tous "dans un quartier
défavorisé, ce que fait, par ailleurs la
municipalité actuelle d'Orange. Mais à Carpentras,
cela se sait moins, où les choix extrêmes
de la municipalité se posent sous une" couverture"
de droite.
Avant d'aborder ces trois points par où s'exprime
la " violence sémantique" de l'extrême-droite
française, trois points que je tenterai de mettre
en perspective avec la question de la Mémoire et
de l'Histoire, il m'importe de rappeler quelques éléments
de réflexion issus d'un colloque qui s'est tenu
à Carpentras-Serre quelques mois après la
profanation du cimetière juif en Mai 1990.
Ce faisant, je voudrai repréciser en quoi la question
de savoir si cet acte a été commis par l'extrême-droite
organisée ou par des adolescents de la ville, Si
elle est importante sur les plans juridique et politique,
n'entame en rien le problème soulevé par
cet acte barbare, et la question de la possibilité
même d'une telle transgression. (Au moment où
ce texte est publié le procès de quatre
jeunes adultes inféodés à l'extrême-droite
a eu lieu à Marseille, suivi de condamnation à
des peines d'emprisonnement. Cf note 7)
En effet, la mise à mal du Symbolique par la transgression
d'un tabou l'atteinte à la sépulture et
au corps d'un défunt entraîne, pour les vivants,
cette affirmation mêlée d'effroi: la mort
elle-même ne serait plus un refuge? . Ce refuge
du sujet est, comme l'écrit A.Didier-Weil, un "lieu
topologique interne", et non pas seulement un lieu
transcendant, tel que le discours religieux définit
la mort.
Or c'est la constitution en chacun de nous de ce"
lieu topologique interne "qui rend possible la notion
même d'altérité et qui rend impossible
la mise en acte du désir de "Toute-puissance",
mise en acte mortelle pour l'autre et déshumanisante
pour qui s'y trouve enchaîné.
L'atteinte au corps d'un défunt produit l'effroi
car il implique une "malédiction" . La
malédiction à laquelle les vivants sont
alors confrontés pourrait s'énoncer par
le glissement de la proposition haineuse : "Ma haine
te poursuivra jusque dans la mort" (proposition haineuse
certes, mais qui considère tout de même l'autre
comme participant au registre de l'humain),à celle-ci,
qui jette l'autre hors de l'humanité, et paradoxalement
pour qui l'énonce, le met lui aussi hors de l'humain:
"Il n'y a pas de repos possible pour toi, ni de dialogue
possible pour les vivants ".
Car, s'il n'y a pas de repos pour les morts, il n'y a
plus de référence symbolique d'un "ailleurs"
pour les vivants, il n'y a plus de" lieu topologique
interne". Celui-là même auquel l'humain,
quand il a tout perdu, découvre qu'il peut s'adresser
en invoquant - comme devant une sépulture réelle-
un Autre inoubliable, par ces mots:
(...) "C'est toi, l'absent à qui je parle,
qui m'as fait le présent de cette parole qui parle
de ton absence" (A.Didier-Weill : Les trois temps
de la Loi)
A) --Le colloque de Carpentras-Serre :" La loi,
les mots, le silence" juillet 1990
Les 22 et 23 juillet 1990, deux mois après
la profanation du cimetière juif de Carpentras,
les responsables du "Point de Capiton",( Espace
de Recherches Psychanalytiques et des Disciplines Affines),
animaient un colloque intitulé "La Loi, les
Mots, le Silence".
Ce Colloque, qui se tint sur deux journées à
Carpentras-Serre, rassembla 350 personnes. Il fut organisé
en quelques semaines, dans l'urgence, et le nombre de
participants dépassa ce que nous pouvions imaginer,
puisque le Festival d'Avignon, comme celui de Carpentras
se déroulaient dans le même temps, avec l'attraction
que l'on sait.
· Les intervenants invités
étaient de disciplines diverses et venaient de
différentes régions de France.
S'ils avaient répondu favorablement à notre
appel c'est que nous avions précisé que
ce colloque se devait d'être une rencontre qui voulait
questionner, plutôt que conclure, qui espérait
ouvrir le champ de ce que les psychanalystes nomment "le
Symbolique" plutôt que laisser le champ de
"l'Imaginaire" à la merci des mots circulant
par médias interposés. Il s'agissait donc
d'interroger à travers ses effets, un Réel.
· Nous savions que l'enquête était
en cours.
Mais, s'il importait à la justice de savoir s'il
s'agissait d'une action menée par un commando politiquement
organisé ou d'un acte, comme cela se murmurait
déjà, sans plus de preuves qu'aujourd'hui,
mené par des adolescents de la ville, le traumatisme
produit par cet acte était à interroger.
En effet, "le traumatisme issu de ce qui a eu lieu
à Carpentras est le signe que quelque chose revient
à la même place - non pas sur le plan du
réel de l'événement, mais sur celui
de l'effraction fantasmatique. Cette profanation bouleverse
car elle prend des allures de répétition
qui rappelle que les religions funèbres, celles
du nazisme, ont engendré des enfants et des petits
enfants. Que cet acte vienne d'antisémites organisés
ou d'adolescents égarés, on sent bien que
notre société n'a pas empêché
une transgression traversée par une pulsion de
destruction en exercice qui vient exhiber un " tout
est permis". Cet acte est le symptôme d'un
défi porté à la mémoire, à
l'histoire, à la mort elle-même."
(Fr Beddock 1990 Actes du Colloque de Carpentras-Serre)
En deçà de l'horreur du passage
à l'acte que constituait une telle profanation,
avec, l'attentat sur le corps exhumé d'un défunt
(ce qui ne s'est jamais produit lors de précédentes
profanations de cimetières) et quelque soient leurs
auteurs, il s'agissait donc, lors de ce colloque, d'interroger
le trop-plein de mots et d'images qui précédèrent
cette profanation,- dérapages sémantiques,
tribune ouverte à tout- va aux propos de l'extrême-droite
médiatisée sous prétexte de ne pas
la" diaboliser".
Diabolos, en grec, veut dire" calomniateur",
ne pas vouloir "diaboliser le discours de la haine
et de l'exclusion que profère l'extrême droite
est un déni de ce qu'il est: calomniateur, pour
arriver à ses fins, le pouvoir.
Or, après les diverses manifestations
en Vaucluse, ou à Paris, qui témoignèrent
de la prise de conscience soudaine d'une limite, d'un
tabou transgressé, le silence se fit pesant. Et
tout particulièrement dans cette région
en Vaucluse ; c'est pourquoi, ce colloque voulait aussi
questionner le silence étouffant qui suivit cette
profanation alors que l'enquête s'avérait
difficile (**1):
· Silence de refus?, silence de vérité?
silence de déni?
C'est-à-dire silences concomitants à l'impossible
de penser un tel acte ainsi qu'à ce à quoi
il renvoyait pour ceux qui s'indignèrent: la barbarie
nazie en tant qu'elle fut la mise en acte de l'attentat
de masse sur l'humanité (crime contre l'humanité)
en la personne de chacun, un à un, des juifs et
des tziganes déportés et gazés dans
les camps d'extermination nazis.
Nous ne devons avoir de cesse de rappeler la spécificité
des crimes nazis, certes, mais nous devons aussi insister
sur ce fait que ce "crime de masse" était
la mise en acte de la négation de la singularité
de chaque être humain déporté certes;
mais en même-temps, à travers lui il s'agissait
pour les nazis d'extirper la notion de singularité
pour chacun . Et chacun se laissa dessaisir par la peur
parfois, mais aussi par la lâcheté, de la
capacité de s'opposer. (cf. le documentaire sur
Arte en mars 96: La vie quotidienne sous le 3ème
Reich)
Niant la singularité de chacun les nazis ont bafoué
l'humain, faisant fi du nom de l'Homme, et, pour chaque
être humain déporté et exterminé,
faisant fi de son histoire familiale, de ses amours et
de ses peines, et du fait que chacun était aussi
porteur d'une histoire plurielle, autrement dit : d'une
culture qui faisait lien social.
Si la profanation de Carpentras n'est pas
un crime nazi, en cela que le nazisme est un ensemble
cohérent et diabolique mis en oeuvre à un
moment de l'Histoire, elle a été le rappel
de la dimension de l'horreur et de l'abjection dont le
nazisme a été l'initiateur, par la négation
de la sépulture ( pas de trace ) et du nom (un
numéro tatoué sur la peau)
Dans le cimetière de Carpentras, par l'atteinte
du sacré de la sépulture,-
- et pas n'importe laquelle et pas n'importe quel sacré
puisqu'il s'agissait d'une sépulture juive -, c'est
à l'homme qu'on portait atteinte, à 1' homme
à travers ce qui le constitue comme humain.
Par leur extrême diversité, les milliers
de personnes silencieuses et recueillies dans et autour
du cimetière juif de Carpentras quelques jours
après la profanation témoignaient de cela,
que J.Hassoun, le 21juillet1990, exprima ainsi:
En réponse à la question : "Pourquoi
est-ce que la profanation d'un cadavre mobilise tant de
gens alors qu'il y a eu tant de crimes racistes depuis
5 ans crimes sur les vivants ? -".
"Le cadavre c'est l'ultime, dit-il -, parce que le
mort ce n'est plus du cadavre, le mort c'est un nom."
Or c'est justement ce que les nazis ont voulu effacer,
en exterminant des millions de juifs et de tziganes, comme
sous-hommes, ils voulaient effacer jusqu'au souvenir de
leur nom par l'absence de sépulture et par l'effacement,
dans la mémoire des vivants, de ce qui avait eu
lieu. Ils voulaient en faire un" non-lieu de la mémoire"
"Vous êtes en train de mettre en acte une histoire
glorieuse, la plus grande page de l'histoire de l'humanité,
mais cette histoire ne sera jamais écrite"
: ces propos sont ceux de Himmler lors d'une conférence
des généraux SS qu'il avait réunis
Posen, pour parier de la "Solution Finale" (cité
par S. Friedlander dans "Reflets du nazisme")
· A l'entrecroisement des mots et du silence,
le troisième point que ce Colloque de juillet 1990
voulait aborder était la question de la Loi, la
loi juridique, bien-sûr, mais surtout la "Loi
Symbolique" : Celle qui indique que la parole est"
le site humain par excellence" laquelle témoigne
de la division du Sujet, et permet la transmission symbolisante
d'une mémoire familiale et historique.
(cf. M.Fennetaux dans son excellent article de la revue
Césure N°4 :" L'avenir a-t-il une civilisation?").
Là donc où la parole n'a pas
cours, la transmission de la mémoire se produit
dans le réel, c'est-à-dire dans le passage
à l'acte, mais peut-être aussi dans le déni
de la parole par l'émergence du discours dogmatique:
celui du Maître, qui, s'il fait groupe ne fait pas
lien social.
Le collectif, par la reconnaissance d'une pluralité
des langages, implique la présence du subjectif,
au contraire du groupe qui, tourné vers le discours
d'un maître ne peut produire aucune parole subjective.
Le groupe se soumet au dogme et annule toute tentative
de subjectivation d'une parole singulière . (groupe
vient du latin noeud, collectif du verbe latin: rassembler).
Du collectif au groupe il y a cette mince différence
et pourtant essentielle la reconnaissance d'une fonction
tierce qui permet le lien social dans un collectif, est
absente du groupe soumis au maître par un processus
d'identification fascinée.
Cette fonction tierce peut être représentée
par l'énigme que constitue la Loi, pour chaque
sujet quelque soit sa fonction, y compris donc le représentant
élu qui s'il est le représentant de la loi
commune ne la présentifie pas, ne l'incarne pas.
Incarner une fonction et incarner la loi elle-même,
ce n'est pas équivalent:
Dans un groupe, au contraire du collectif, la loi est
présentifiée par le chef qui l'incarne et
qui justifie, de ce fait, sa toute-puissance.
Or la Loi symbolique ouvre le sujet à
la dimension du temps et donc de la mémoire comme
pouvant être transmise au-delà de la mort
biologique de ceux qui ont vécu l'histoire, familiale
ou historique.
En effet" le devoir de toute communauté humaine
est d'être dépositaire de la Mémoire
(...) Ce lieu, s'il est préservé, permet
aux êtres de tenir ensemble".
C'est pourquoi, la barbarie de cette profanation, signifiait
par l'atteinte à un lieu de mémoire, la
fragilité du lien social et le questionnement sur
la transmission
Les questions qui nous réunissaient
donc en ce mois de juillet 1990 étaient:
--1) Comment penser ce que cet acte représente
pour chacun, qui en a été bouleversé.
--2) Comment, aussi, penser ce que cet acte barbare nous
enseigne de ce qui est en jeu aujourd'hui dans le social,
dans l'actuel du social, tant il est vrai que l'émotion
qu'il a suscitée était bien le signe d'une
interpellation du lien social.
· Six ans après, cette interrogation, loin
de s'épuiser, s'est accru du travestissement qu'a
voulu en donner l'extrême-droite:
Rappelons-nous le contexte dans lequel nous étions,
alors, en 1990, contexte qui, hélas, ne s'est pas
apaisé aujourd'hui quant à la xénophobie
et qui a vu, en 1995, un parti d'extrême-droite,
prendre le pouvoir dans plusieurs villes du sud de la
France:
Dans les années 80: passages à l'acte racistes
allant jusqu'au meurtre pour délit de faciès,
profanations de cimetières, et dans les premiers
jours de Mai 90,dans la région même, inscriptions
d'étoiles de David sur des magasins du centre-ville
d'Avignon et bien-sûr un discours de plus en plus
percutant, car relayé par les médias, du
grand chef charismatique de l'extrême-droite française.(**1bis)
Cette profanation, outre son caractère
de réalité - au sens de "fait historiquement
daté",- confrontait chacun de nous à
ce que les psychanalystes nomment" le Réel",
c'est-à-dire cette "Chose" dont on ne
perçoit que les effets : l'effroi et qui attestait
de ce que J.J Moscovitz a nommé " une jouissance
nazifiée".
En ce sens, cet acte barbare a fonctionné comme
un signe venant du Réel, de l'impensable, appelant
un temps d'éveil, traduit par un acte dont la teneur
symbolique est importante : se recueillir dans et autour
du cimetière, manifester silencieusement ( cf.
la manifestation organisée par le MRAP à
Carpentras la veille de la cérémonie au
cimetière).
Si l'extrême-droite tente, en novembre
1995, de fustiger le moment de recueillement qui vit la
présence de personnages politiques divers, si elle
tente d'en faire un objet, et non plus un "acte",
un objet donc dont on puisse se moquer ou avoir honte,
c'est qu'elle a perçu là une résistance
à ses thèses . Mais c'est aussi qu'elle
tente d'oeuvrer sur la culpabilité liée
au fait que de tels moments d'émotion subjective
sont rapidement recouverts, refoulés, voire déniés
par ceux qui les ont vécus, et qu'il est toujours
douloureux de les interroger dans l'après-coup,
c'est-à-dire de les subjectiver
· La démocratie se joue dans ses institutions
certes, mais aussi dans la capacité des citoyens
à subjectiver les événements contemporains
au regard de la mémoire transmise par les anciens.
A banaliser les mots et à oublier
de se révolter, à laisser l'endormissement
nous gagner, on joue, sans même le vouloir, (mais
sûrement en n'en voulant rien savoir"), le
jeu de ceux qui réécrivent l'Histoire, qui
font violence au langage pour le détacher de ses
attaches contextuelles et l'accommoder "avec ruse
et habileté" à une sauce dogmatique.
J'avais, en introduction à ce Colloque,
cité cette phrase de F. Beddock
"Quand, sur la scène privée
l'oubli est une nécessité, sur la scène
sociale, l'oubli est une trahison"
Cela est toujours d'actualité, et cela ne cesse
pas de l'être !
Mais l'on pourrait ajouter: Alors que sur la scène
intime le mensonge est une fiction, et par conséquent
l'étui de la vérité du sujet, -vérité
toute subjective, et qui ne vaut que pour lui -, sur la
scène sociale, le mensonge, est une tromperie délibérée,
un artifice pervers.
C'est, aujourd'hui, par un point d'appui
dans la scène sociale que l'extrême-droite
avance des réponses qui peuvent nous apparaître
comme d'une criante banalité quant à la
manière dont l'être humain se structure dans
l'enfance.
En effet, il est banal d'assister à ce scénario,
infantile qui, lorsqu'il se perpétue devient un
symptôme névrotique pour l'adulte : poser
l'autre comme porteur de tous ses maux, à défaut
de pouvoir trouver les mots pour dire sa singularité.
Dans l'enfance, le second temps de la haine de l'autre
peut être alors la légitimation de cette
haine par l'adulte tutélaire qui, de ce fait, faillit
à sa place d'être le représentant
d'une possible altérité.
· Y aurait-il des chefs charismatiques qui pourraient
fonctionner, par idéologie, comme ces adultes tutélaires
incapables d'être les représentants de l'altérité?
La clinique auprès d'enfants et d'adolescents montre
combien la légitimation de la haine par l'adulte
tutélaire est un élément de déstabilisation
du sujet et par conséquent de déliaison
sociale.
La violence sémantique de l'extrême-droite,
par le discours de son chef charismatique vise aujourd'hui
à légitimer, sur la scène sociale,
et particulièrement dans les communes où
elle s'est fait élire, une réponse d'une
banalité affligeante pour un analyste: "C'est
la faute à l'autre". Et l'on en reste comme
tétanisé ! Puisque c'est par l'élection
démocratique que ses représentants sont
arrivés à la magistrature de ces villes.
C'est donc ce paradoxe qu'il s'agit d'interroger:
Car, si sur la scène intime, la mise
en cause de l'autre est névrotique, dans le passage
à la scène sociale l'idéologie d'extrême-droite
s'appuyant sur cet aspect banalement névrotique,
légitime et la haine et la névrose, leur
donnant un statut rarement reconnu au sein de la famille.
En effet, dans une famille, la jalousie, et la haine,
même si elles ont cours n'ont que rarement le droit
de se dire . Le tout-permis quant au dire, qui est l'apanage
des extrêmes-droites rencontre la jouissance à
"flirter" avec l'inter-dit, apanage de nos sociétés
démocratiques.
Comment donc le lieu du "politique",
qui est dans une démocratie en place de "médiateur"
'(souvent défaillant certes, mais à ce titre
qui en garantit le principe ), peut-il, par un retournement
pervers devenir le lieu d'où s'opère la
déliaison?
Voyons à présent, en quoi
l'utilisation dans le langage de l'extrême-droite
de l'équivoque, et du mensonge délibéré
est une courroie stratégique employée par
ses théoriciens pour mettre en oeuvre la culpabilité
de chaque un et chaque une pris et prise, comme tout être
humain, dans l'entrecroisement d'une histoire singulière
et d'une histoire plurielle familiale et historique.
B : L'EQUIVOQUE :Entre "Irrationnel"
et "Non-sens", entre Dogme et Parole.
Dans l'article de L'Express du 7 au 13
décembre 1995 on peut lire ces propos d'un théoricien
de l'extrême-droite française : "Qu'est-ce
donc que la politique telle que nous l'entendons? Le royaume
des bons sentiments? Certainement pas! Celui du droit?
Pas davantage . Le domaine de la force? Il se peut bien
... Celui de l'habileté et de la ruse? Peut-être
aussi...".
Entre la violence faite au langage "par
ruse et avec habileté" et celle mise en acte
sur le corps de l'autre-vivant ou décédé
-,il y a un dénominateur commun :La tentative de
devenir le maître en jouant de l'irrationnel
C'est dans cette tentative, sans cesse recommencée,
et médiatiquement calculée, que réside
la force de l'avancée de l'extrême-droite
. Et cette tentative se déploie sur ce paradoxe
de l'équivoque, maniée "de main de
Maître" par ses théoriciens.
· Qu'est-ce que" l'équivoque"?
L'équivoque, c'est le sel de la vie. C'est ce qui
fait le trouble du dévoilement . C'est ce qui nous
habite sans que l'on y prenne garde . Alors, pourquoi
se garder de quelque chose de si plaisant? Et de si banal
!
L'équivoque, ce sont les jeux de langage, les glissements
de sens, tout ce qui fait la difficulté de l'acteur
comique ... en bref, l'équivoque, c'est" la
psychopathologie de la vie quotidienne" . L'équivoque
concerne l'humain dans sa sexualité en tant qu'elle
vient lui rappeler que "ça ne va pas de soi"
d'être un humain sexué.
L'équivoque implique donc l'adhésion de
l'auditeur, au moins en cela que son identité lui
pose question. Là encore, phénomène
banal, s'il en est! Qui ne connaît pas de tels moments
de vacillement?
· C'est en touchant à cela
que le discours qui nous est servi par l'extrême-droite
est hypnotique, comme tout discours pervers. Il est hypnotique
car acquis à la duplicité, c'est-à-dire
volontairement, sciemment double.
Apparemment, il ressemble à ce livre du bon vieux
Docteur Spoock, à l'usage des jeunes mamans: L'important
n'est pas, d'abord, le contenu de la réponse L'important
est de faire passer l'idée qu'il y a toujours une
réponse, et que c'est "le maître",
le docteur en l'occurrence, qui a LA réponse, à
portée de main, et tant pis si, le lendemain, ce
qui attire l'oeil est le contraire écrit quelques
lignes plus loin! Le bon Dr Spoock est rassurant, ça
marche, ça calme l'angoisse, la réassurance!
Mais ça ne résout rien, ça n'indique
rien quant au problème posé.
Mais voilà : à la différence
du Dr Spoock, dans les discours du grand chef charismatique
de l'extrême-droite, il n'y a pas écrit en
un même chapitre, tout et son contraire: Ce qui
est écrit est toujours la même chose : la
xénophobie, mais conjuguée à plusieurs
temps, déclinée en plusieurs modes : Cela
s'appelle un programme politique.
Et dire qu'il "pose les bonnes questions" est
un slogan qu'il peut se vanter d'avoir à son actif,
par commentateur politique interposé:
Non ! L'extrême-droite ne pose pas les bonnes questions!
Elle apporte une réponse, qu'elle voudrait pouvoir
légitimer, là où le sujet ne parvient
pas à déterminer quelle est "sa "
question, ou bien là où le désespoir
a balayé toute possibilité d'articuler une
question, ou encore là où la structure paranoïaque
du sujet implique la haine comme unique horizon - mais
il n'y a pas 20 à 30% de paranoïaques dans
une population villageoise du Vaucluse !-
· L'extrême-droite s'attache
à gommer la pluralité des questions, leur
diversité
Elle est comme le "Prozac", ça apporte
une réponse à l'angoisse, et, ce faisant,
ça permet d'oublier qu'on a une question qui nous
taraude.
Il est frappant de constater que les scores obtenus par
l'extrême-droite en France ne recouvrent pas obligatoirement
la présence effective de ces "étrangers"
étiquetés comme cause de tous nos maux.
Et, nous le verrons plus loin, il n'y a pas d'adéquation
entre le taux de chômage d'un pays et l'importance
de la représentation électorale de l'extrême-droite.
( Rinke Van Den Bnnk : "L'internationale de la Haine")
Certes, la xénophobie est parfois due à
une expérience vécue durement par un sujet.
Si elle ne se justifie pas pour autant, elle trouve au
moins une explication dans la difficulté du lien
social pour ce sujet là.
Mais elle est souvent liée, sans que la difficulté
sociale y soit impliquée, à une possibilité
de trouver un objet (l'autre, différent) à
ses propres doutes. Elle procède par généralisation
:
A partir d'un élément, elle constitue un
ensemble, sinon dénombrable, du moins étiqueté.
En écho à notre contemporaine
xénophobie ayant pour cible" les Arabes",
comme si ce terme même recouvrait une quelconque
réalité, comme si tout ce qui fait la diversité
du monde ne se retrouvait pas aussi dans ce que l'on nomme"
les arabes", voici ces lignes extraites d'un article
de J.C Lévy, paru en juin 1990:
"Il est essentiel de préciser que la rafle
du Vel d'Hiv visait les juifs étrangers. On ne
voit souvent dans la xénophobie qu'une sous-variété
du racisme, mais la xénophobie est bien ce au nom
de quoi on a commencé à glisser vers la
solution finale."
J.C Levy parle de la France sous Vichy. L'auteur, historien,
relate comment, ne voulant heurter de front l'opinion
publique française, qui avait bien accepté
les lois anti-juives parce qu'elles étaient peu
visibles par les non-juifs, mais qui s'était montrée
hostile au port de l'étoile jaune, imposée
par les nazis, le gouvernement de Vichy avait décidé
de" s'entendre sur le fait que seules les familles
juives étrangères seraient arrêtées,
dont les enfants de plus de deux ans".
Nadia Fiaschi lors du colloque "La
loi, les mots, le silence", s'interrogeant sur le
quotidien de la xénophobie, affirmait:
"Nous cautionnons les principes d'exclusions, avec
leur possibilité d'émergence dans des formes
paroxystiques, dès lors que nous laissons une minorité
se faire enfermer dans des traits qui seraient censés
la représenter".
"Nous participons au quotidien, à ces principes
d'exclusion, lorsque, ce qu'il y a de négatif chez
un sujet, est renvoyé à la minorité
à laquelle il est censé appartenir".
C'est ce que fait dans chacun de ses discours
le grand chef charismatique de l'extrême droite
française avec la conviction qu'il sera entendu
puisque ce mécanisme est d'une affligeante banalité!
: Repérer un être par un trait et indexer
ce trait comme le représentant totalement.
On sait dans le travail clinique auprès d'enfants
combien, par exemple, tel trait du visage ou du caractère,
repérable ou non par un tiers extérieur
à la famille, peut connoter l'enfant dans une filiation
pathogène. On entend dire: " Il est violent
comme son oncle . J'ai peur qu'il ne devienne un délinquant
comme lui". Il y a fort à parier que l'enfant,
pris dans un tel discours, n'ait d'autre choix que de
s'y conformer, tout en tentant de faire entendre sa souffrance
à être pris pour un autre, et souffrance
ultime et paradoxale: à être pris pour celui
qu'il ne pourra jamais être.
· Désir d'appartenance et déficit
du potentiel créatif:
Peut-on faire l'hypothèse que le discours de l'extrême-droite
tente d'atteindre son but en jouant sur ce point structural
de l'homme:
Cet hiatus entre le désir d'appartenance à
un collectif, que sous-tend le désir de reconnaissance
venant de l'autre et une subjectivité qui, lorsqu'elle
n'est pas sublimée dans un acte créatif
pour le sujet, devient, dans une répétition
symptomatique, source de rancoeur adressée à
l'autre, mis en position d'être tenu pour responsable
des échecs, sinon des difficultés.
Dans une société où seul le travail
vaut comme signe de reconnaissance, d'appartenance à
la communauté humaine, peut-on dire que, au-delà
des difficultés proprement matérielles qui
confinent, pour certains, (**1 ter) à la survie,
c'est aussi du déficit créatif dont il s'agit?.
N'est-ce pas sur ce déficit créatif, du
côté des "anti-racistes", que l'extrême-droite
peut prospérer? Ce déficit créatif
pourrait s'appeler "Passion de l'ignorance",
tel que Lacan l'a évoqué.
La " passion de l'ignorance" est
un autre nom du refus de penser . En quoi la prééminence
des images implique-t-elle comme corollaire le défaut
d'inscription dans un monde pluriel, et la croyance en
un monde virtuel, imaginaire?
L'image entretient cette passion de l'ignorance quand
le regard est sollicité comme un regard qui boit,
qui tète, et non un regard qui lit ; lorsque donc
le "ressenti", l'affect ne se symbolise pas
en un dire qui pourrait l'inscrire, et donc lui permettre
une transformation. Ainsi il est plus difficile d'intégrer
psychiquement une image violente hors contexte, qu'une
même image inscrite dans une histoire . Car, une
histoire, ça se raconte, alors qu'une image qui
produit l'effroi est absolument intrusive. L'histoire
renvoie au " sens", à la signification
; l'effroi est le produit du "non-sens" intrusif.
L'effroi produit lui-même ce qu'on nomme le "déni",
c'est-à-dire l'impossible inscription d'un événement
traumatique dans une histoire singulière.
Ce que l'on nomme l'indifférence des téléspectateurs
du 20 heures ne serait-elle pas un signe de l'immense
effroi qui a pu saisir chacun de nous à un moment
ou un autre devant la transgression : celle d'avoir regardé
sans rien dire, sans que le moyen soit pensé de
pouvoir en dire quelque chose ? sans donc la médiation
d'une parole pacifiante? Cette parole pacifiante, aucun
écran de télévision ne pourra jamais
la donner s'il n'y a pas, du côté du faiseur
d'images, quelque chose d'un travail subjectif sur "l'écriture
" qui peut, seule, transcender le trop plein d'images,
et mettre en question, sinon à la question, le
fantasme "informatif' . du "tout savoir sur
le monde"
Ce qu'on nomme les "médias"
ne médiatisent que rarement . Et s'il existe des
cinéastes, des réalisateurs soucieux du
"langage cinématographique", ou "télévisuel",
c'est bien que l'image ne se suffit pas à elle-même,
et que le cinéaste entend opérer une transformation,
une traduction, par le moyen non seulement des images
mais aussi de leur agencement particulier dans lequel
on pourra repérer un style, le sien propre, qu'on
appellera une écriture cinématographique".
L'écriture est ce par quoi les humains
font trace . trace parfois éphémère
comme dans certaines civilisations indiennes - les indiens
navajos- qui inscrivent leur rite avec du sable. Est-ce
que l'écriture musicale est celle qui fait trace
pour le peuple des tziganes, qui, n'ont rien écrit,
au sens de "calligraphié", quant à
l'extermination nazie dont ils furent victimes? (Lors
du colloque de Carpentras-Serre en Juillet 90, la question
s'était posée de savoir comment cet impensable
avait pu se transmettre hors toute tentative d'en écrire
quelque chose.)
L'écriture est ce par quoi la pensée
advient à la création. Nombre d'écrivains
témoignent, lorsqu'ils parient du procès
d'écriture, de l'advenue, sous la plume, de quelque
chose d'impensé jusqu'alors : être auteur
serait accepter d'être dans ce processus d'inscription
au-delà du sens antérieurement pensé
-
Ainsi, à une époque où
le service public français qui a nom "La Poste",
ne véhicule en une année que 7% de "courrier
personnel", y compris les cartes de voeux du nouvel
an ! ne doit-on pas s'interroger sur le déficit
créatif que représente cette absence de
"correspondance"?.
En effet, lorsqu'une "correspondance " est tentée
( certains livres en font état, comme d'une expérience
singulière : cf." Le Même livre"
de J. Hassoun et Katibi ) sont mis en lumière les
écarts structurels pour tout humain entre la pensée
et le dire, entre le dire et l'agir . Au-delà donc
de ce qui s'échange quant au sens, la "correspondance"
est un processus qui interroge le "non-sens",
parce qu'elle inscrit l'humain dans la diversité
du temps: le sien, et celui de -l'autre, dans cet écart
que l'image, lorsqu'elle n'est pas portée par une
"écriture cinématographique" annule.
· On pourrait penser que "fabriquer
du sens" est la seule façon d'être "créatif",
et d'imaginer un au-delà du quotidien.
La recherche de sens est une des caractéristiques
de l'humain. Elle se déploie entre le questionnement
religieux et le questionnement scientifique.
Pourtant, supporter le "non-sens", le supposer,
même, comme inhérent à la condition
humaine, est, contrairement à ce qui se véhicule
de vulgarisation de la psychanalyse, une des découvertes
majeures de Freud: Il y a un ombilic du rêve, dit-il
. Et, plus prés de nous, Lacan insistait sur le
fait que l'inconscient n'est pas un sac plein qui, une
fois vidé par le travail analytique, nous laisserait
en paix, et enfin "accompli"!
Du point de vue de la clinique psychanalytique, la "créativité"
implique donc pour un sujet, l'acceptation de passer par
une absence de savoir, par un vacillement de l'être
qui sera porteur d'un acte dont il ignore le sens au moment
où il le commet.
Ce moment de "vacillement" place le sujet dans
une position de fragilité quant à ce qui
lui vient de l'autre. Or, lorsque cet autre se situe lui-même
en position de celui qui sait quel est le sens que le
sujet doit donner à sa vie, il occupe, parfois
volontairement, cette place "d'Idéal".
C'est pourquoi, c'est dans ce processus
que vient se glisser la figure du "Gourou" et
son corollaire obligé: le pouvoir qu'il a sur vous,
par le biais de ce que les tenants de l'hypnose se refusent
de nommer : la suggestion.
La suggestion, son efficacité est prouvée
. . .elle vous lie au discours de l'autre et vous fait
faire l'économie de votre propre cheminement: Freud
s'en est éloigné en inventant la psychanalyse.
L'éthique analytique d'un Psychanalyste au moment
où il occupe cette fonction d'écoute, est
absolument liée au fait qu'il a accompli en lui-même,
du fait de sa propre psychanalyse, cette disjonction entre
sa personne et ce qu'il représente pour l'analysant.
En cela, donc, quoiqu'en dise l'analysant, il ne s'en
laissera pas conter ! il sait qu'il n'est pas, "
pour de vrai", comme disent les enfants, cette figure
idéale que recherche t'analysant
Car, pour avoir approché cette question du"
non-sens", dans son analyse, il témoigne,
par son absence de réponse à la question
" dites-moi qui je suis?" que tout acte créatif
est le résultat surprenant d'une oscillation du
sujet entre son identification à une figure idéalisée
et son détachement.
· Ce double mouvement atteste de
la division du sujet, paradoxe auquel chaque humain est
confronté:
1. L'être humain est "Un", identifié,
nommable, reconnaissable à quelques signes, sortes
d'attributs culturels ou à ses repères généalogiques
- et la recherche d'identité et l'engouement pour
la généalogie en est une preuve contemporaine-,
2. et dans le même temps, il est divisé,
"Deux" pourrait-on dires c'est-à-dire
aux prises avec l'ambivalence qui le fait douter, certes,
mais aussi qui le met en recherche
--Par exemple, il est celui qui perd ses
clefs alors qu'il veut rentrer chez lui, celui qui oublie
de se réveiller au matin d'un rendez-vous important,
celui qui écorche sans le vouloir un mot qu'il
connaît pourtant bien, celui qui oublie un nom propre.
Si donc la possibilité de supporter qu'il y ait
du "non-sens" atteste du vivant, le dogme, au
contraire,- sorte de " déjà -tout-
pensé", dans lequel le sujet humain est traité
comme une matière première (l'autre à
exclure, à rejeter, à détruire),et
le citoyen-électeur comme un être régi
par des pulsions d'autoconservation, -légitime
l'irrationnel, lequel n'attend qu'un maître.
L'irrationnel et le "non-sens", ce n'est pas
la même chose: supporter le non-sens c'est avoir
rencontré la castration, être dans l'irrationnel,
c'est chercher un sens univoque à toute chose,
sens univoque apaisant au regard de l'angoisse de la castration.
c ) --A propos de "La CULPABILITE"
et de la notion de "Pardon"
Entre la suggestion et la sujétion,
il n'y a que quelques lettres! qui sont la faible distance
entre le sentiment d'appartenance à un groupe et
l'asservissement psychologique à ce même
groupe via son idéologie.
Entre suggestion et sujétion, il n'y a surtout
que quelques lettres qui séparent la culpabilité
encore possible et l'absence totale de culpabilité
quelques soient les crimes commis
· La force d'une démocratie:
La force d'une démocratie tient en ceci qu'elle
est attentive au symbolique que contient la loi juridique
( P. Legendre : le crime du caporal Lortie). Il n'est
donc pas indifférent qu'une loi vienne entériner
la transgression d'un tabou ( projet de préférence
nationale de l'extrême-droite), ou, au contraire,
vienne nommer la transgression (qualification du viol
comme crime).
Pour autant, dire qu'une démocratie doit "y
être attentive" n'est pas strictement équivalent
à" légiférer": En effet,
elle se doit aussi de reconnaître les moments de
franchissement de cette limite autour de laquelle oeuvre
la pulsion de mort.
Cela n'appartient pas au législateur, mais à
chaque citoyen
· Pourquoi donc l'atteinte à
la sépulture, et l'exhumation du corps d'un défunt
est-elle scandaleuse, au sens premier de" scandale"
: ce qui fait trébucher?
La sépulture, écrit A. Didier-Weill, "est
l'institution de cet interdit fondamental en tant qu'il
institue un écart infranchissable entre le réel
et le symbolique,(..)
"Quel rapport y-a-t-il entre le tabou des morts et
l'interdit de violer la sépulture? Nous dirons
à cet égard que l'interdit, tout comme le
dire, n'est qu'un demi-interdire, et que, de ce fait,
il ne dispose pas d'un pouvoir absolu de protection de
la sépulture. Nous comprenons le tabou comme la
forme silencieuse que prend la prohibition quand le dire
qu'est l'interdit est défaillant ."
et A. Didier-Weill ajoute:
"(..) le simple fait que le tabou prohibe le contact
( avec le mort) signifie que ce contact n'est donc pas
impossible."
Or, la transgression d'un tel tabou situe
le sujet qui est dans la transgression dans une "position
de consentir à la malédiction, puisqu'il
ne peut plus faire appel auprès du tribunal symbolique
de la parole" . Rien, désormais, ne pourra
être inscrit dans la parole, qui puisse faire lien
Est-ce ainsi que l'on peut entendre l'absence de culpabilité
des criminels de guerre, accusés de crime contre
l'humanité?.
Lorsque Himmler dit aux généraux SS, à
Posen à propos de la" Solution Finale"
"Vous êtes en train de mettre en acte une histoire
glorieuse, la plus grande page de l'histoire de l'Humanité,
mais cette page ne sera jamais écrite", il
affirmait dans le même temps, la prééminence
de l'action Meurtrière, industrielle et déshumanisante,
sur le verbe en tant qu'inscription symbolisante, il affirmait
la prééminence de la déliaison sur
le lien social comme fait de culture.
Il s'agissait donc alors, pour les commanditaires
de la "Solution Finale" d'une "rupture
"par rapport à tout ce qui avait pu avoir
lieu jusqu'alors de persécutions et autres abominations
. Cette rupture devait prendre depuis, le statut de "
Tabou". C'est-à-dire de quelque chose qui,
d'impossible, est devenu" possible".
C'est en cela que la Shoah est une déchirure dans
le Symbolique pour l'humanité entière et
pas seulement pour les victimes.
"La solution finale" mise en oeuvre
par les nazis, industriellement mise en oeuvre, n'est
pas, écrit E. Fackenheim, une régression
vers la barbarie, c'est" quelque chose de nouveau,
de radicalement nouveau, et rien ne nous dit que ce n'est
pas un inaugural"
Et il précise : " On voudrait croire que le
choc de l'holocauste a rendu impossible tout nouvel holocauste.
La dure vérité n'est-elle pas plutôt
qu'un second holocauste est rendu plus vraisemblable et
non pas le moins vraisemblable du fait du premier, car
on ne constate aujourd'hui que bien peu de signes de cette
repentance radicale qui, seule, pourrait débarrasser
le monde de Hitler".
D'impossible, parce que impensée
jusqu'à la Shoah, l'élimination d'un peuple,
d'un groupe, d'une minorité, au nom de la "pureté",
est devenue un "tabou", c'est à dire
"possible"
Notre malaise à entendre les mots de l'extrême-droite
sur les ondes de radio et les chaînes de télévision,
notre malaise à entendre dans le discours ambiant
des mots de haine et d'exclusion imprononçables
sans honte voici quinze ans dans un lieu public, vient
du fait que l'extrême-droite ayant transgressé
un tabou, s'est vu cautionnée en cela par la"
boîte à Images", symbole de nos démocratie,
avec la" Boîte à voter".
Or la transgression, si elle fait horreur, fascine aussi,
tout comme la "Boîte à Images"
. Qui n'a pas regardé telle émission où
il s'agit de faire rire du fait qu'un autre, à
l'écran, s'étale de tout son long ! Et qui
n'a pas ri?
· Aucun des accusés jugés à
Nuremberg en 1947 n'a plaidé coupable.
Dans le contexte de ces sombres années 80 qui ont
vu la montée de l'extrê
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